Les Écrits de Maria Valtorta

8. Marie accueillie au Temple.

8.1

Je vois Marie marcher entre son père et sa mère dans les rues de Jérusalem.

Les passants s’arrêtent pour regarder cette jolie petite fille toute vêtue d’un blanc de neige et enveloppée dans un tissu très léger. Ses motifs de feuillage et de fleurs, plus foncés sur le fond pâle, me font penser que c’est celui qu’Anne portait le jour de sa purification. Seulement, alors que, sur Anne, il ne dépassait pas la ceinture, pour Marie – si petite – il descend presque jusqu’à terre et l’enveloppe d’une espèce de petit nuage vaporeux et lumineux d’un charme rare.

La blondeur de ses cheveux épars sur les épaules ou, plutôt, sur sa nuque délicate, transparaît là où il n’y a pas de damassure sur le voile, juste le fond très léger. Ce voile est maintenu sur le front par un ruban d’un bleu très pâle, sur lequel sa mère, vraisemblablement, a brodé de petits lys en fil d’argent.

Comme je l’ai dit, ce vêtement, très blanc, descend jusqu’à terre, et c’est tout juste si, à chaque pas, on aperçoit ses pieds chaussés de sandalettes blanches. Ses mains ressemblent à deux pétales de magnolia qui sortent d’une longue manche. Hormis le cercle bleu du ruban, il n’y a pas d’autre couleur. Tout est blanc. Marie paraît vêtue de neige.

Joachim porte le même vêtement qu’à la purification, tandis qu’Anne est vêtue d’un violet très sombre. Même le manteau qui lui couvre la tête est violet foncé. Elle le porte baissé très bas sur les yeux. Ce sont deux pauvres yeux de maman, rouges pour avoir trop pleuré, qui voudraient bien ne pas pleurer et, surtout, ne voudraient pas qu’on les voie en larmes, mais qui ne peuvent s’en empêcher sous le couvert du manteau. Cette protection vaut pour les passants, mais aussi pour Joachim dont les yeux habituellement sereins sont d’ailleurs rougis et brouillés de larmes déjà versées ou qui coulent encore. Il marche en se tenant très courbé sous un voile disposé comme un turban dont les ailes latérales descendent le long du visage.

Il fait très âgé en ce moment, Joachim. A le voir, on pourrait le prendre pour le grand-père ou l’arrière-grand-père de la petite fille qu’il tient par la main. Le chagrin de la perdre donne à ce pauvre père une démarche traînante, une allure lasse qui le vieillit de vingt ans. Son visage semble, non seulement celui d’un ancêtre, mais même celui d’un malade tant il est accablé et triste. La bouche tremble légèrement entre deux rides, aujourd’hui très prononcées, de chaque côté du nez.

Ils essaient tous les deux de dissimuler leurs larmes. Mais s’ils y parviennent à l’égard de beaucoup de gens, ils ne le peuvent avec Marie. En raison de sa petite taille, elle regarde de bas en haut et, quand elle lève la tête, son regard se porte tout à tour sur son père et sur sa mère. Eux s’efforcent de lui sourire d’une bouche tremblante, et ils augmentent l’étreinte de leur main sur la petite main de Marie chaque fois que la fillette les observe et sourit. Ils doivent penser : « C’est bientôt son dernier sourire que nous allons voir ! »

8

14 janvier 1948.

Rm 2, 9-11.

L’Auteur Très-Saint dit:

«La tribulation et l’angoisse sont toujours les compagnes de l’âme de l’homme qui fait le mal, même si cela n’apparaît pas aux yeux des hommes.

Le coupable ne jouit pas de la paix, fruit d’une conscience tranquille, car les satisfactions de la vie, quelles qu’elles soient, ne suffisent pas à donner la paix. Le monstre du remords assaille les coupables de façon soudaine aux heures les moins attendues et il les torture. Parfois il les pousse au repentir, parfois au contraire il les rend encore plus coupables en les poussant à défier Dieu, à le chasser aussi loin que possible de leur propre moi. Car le remords vient de Dieu, mais aussi de Satan. Le premier éveille l’homme pour le sauver, le deuxième pour finir de le détruire, par haine et par raillerie.

Mais l’homme coupable, déjà proie de Satan, ne s’imagine pas que c’est son roi ténébreux qui le tourmente après l’avoir séduit et rendu esclave. Alors il accuse Dieu, Dieu seulement, des remords qui l’agitent. Il cherche à se convaincre qu’il ne craint pas Dieu. Il essaye de l’effacer, et pour cela il augmente ses fautes sans peur, avec la même manie malsaine avec laquelle le buveur augmente ses doses tout en sachant que le vin lui est dommageable; avec la même frénésie avec laquelle le luxurieux augmente son repas de plaisirs sordides, et l’habitué des drogues augmente leur dose pour jouir toujours plus de la chair et des drogues stupéfiantes. Tout cela avec l’intention de s’enivrer, s’étourdir. S’enivrer de vin, de drogue, de luxure. S’abêtir au point de ne plus être en état de ressentir aucun remords, et dans l’intention coupable d’étouffer cette voix par celle de triomphes plus ou moins grands, plus ou moins passagers.

Mais l’angoisse demeure. La tribulation persiste. Des aveux de ce genre le coupable ne veut pas se les faire, il les évite; ou bien il attend le dernier moment, lorsque tout ce qui est scénario truqué tombe à terre et l’homme se retrouve seul et nu devant le mystère de la mort et de la rencontre avec Dieu. Si ce sera son cas il aura encore de la chance, car après une juste expiation l’âme obtient la paix dans l’autre vie. Parfois la paix est immédiate, comme dans le cas du bon larron qui a atteint le regret parfait au dernier moment de savie.

Mais il est très difficile que les grands larrons parviennent au parfait repentir. Pour les grands larrons – tout grand coupable est un grand larron, premièrement parce qu’il enlève à Dieu une âme, la sienne de coupable, et plusieurs autres encore, celles des personnes qu’il a entraînées à la faute; il sera appelé à répondre de celles-ci encore plus sévèrement que de la sienne, puisque ces dernières étaient parfois bonnes et innocentes avant de rencontrer le coupable et devenir pécheresses suite à cette rencontre; deuxièmement, tout grand coupable est un grand larron parce qu’en plus de voler le salut éternel à son âme, il le vole aussi aux âmes qu’il entraîne au mal – pour le grand larron obstiné, dis-je, il est difficile de parvenir au parfait regret au dernier moment. Souvent il ne parvient même pas au regret partiel, soit parce que la mort le frappe à l’improviste, soit parce qu’il repousse le salut jusqu’au moment suprême.

La tribulation et l’angoisse de cette vie ne sont qu’une image vraiment très réduite de la tribulation et de l’angoisse de l’au-delà. L’enfer, la damnation sont des horreurs dont la description, même la plus exacte et donnée par Dieu lui-même, est toujours inférieure à leur réalité. Vous n’êtes pas en mesure de concevoir vraiment ce que c’est que la damnation, ce que c’est que l’enfer, même par description divine. De même que ni visions, ni leçons divines ne peuvent vous donner la perception exacte de la joie infinie du jour éternel des justes au Paradis, de même ni visions, ni leçons divines ne peuvent vous donner l’idée de l’horreur infinie qu’est l’Enfer. Des limites ont été posées pour que vous, les vivants, ne puissiez connaître l’extase du Paradis ou l’angoisse de l’Enfer. Car la connaissance de ces réalités telles qu’elles sont vous ferait mourir d’amour ou d’horreur.

Châtiment ou récompense seront donnés avec juste mesure au juif comme au grec, c’est-à-dire à celui qui croit au vrai Dieu, comme à celui qui est chrétien mais séparé du tronc de la Vigne éternelle, à l’hérétique comme à celui qui suit d’autres religions révélées, ou la sienne propre s’il s’agit d’une créature à laquelle toute religion est inconnue.

Récompense à celui qui suit la justice, châtiment à celui qui fait le mal. Car chaque homme est doté d’une âme et de raison. Il a donc en lui ce qui suffit pour lui être guide et loi. Dans sa justice Dieu donnera récompense ou châtiment en proportion de ce que l’homme a su. Il sera plus sévère envers l’esprit et la raison des êtres humains civilisés, c’est-à-dire de ceux qui auront été en contact des prêtres ou des ministres chrétiens, ou des religions révélées, et tiendra compte de leur foi. Que si un être humain croit fermement que sa foi est la bonne, sa foi le justifie, même s’il est dans une église séparée ou schismatique. S’il opère le bien pour gagner Dieu, Bien Suprême, un jour il aura la récompense de sa foi et de sa droiture, et elle lui sera accordée avec une bénignité divine plus grande que celle réservée aux catholiques. Dieu tiendra compte de combien d’efforts supplémentaires auront dû faire les membres séparés du Corps Mystique, les musulmans, les bouddhistes, les hindouistes, les païens, pour demeurer justes, eux qui n’ont ni la Grâce, ni la Vie, et qui par conséquent ne possèdent pas mes dons, ni les vertus qui découlent de ces dons.

Dieu ne fait pas acception des personnes. Il jugera chacun selon les actions accomplies, et non d’après les origines des hommes. Il y en aura plusieurs qui, se croyant choisis parce que très catholiques, se verront précédés par beaucoup d’autres qui auront servi le vrai Dieu, sans le connaître, en pratiquant la justice».

1943-05-19

Jésus dit:

“Telle est la punition de votre orgueil. Vous en avez trop voulu et vous allez ainsi perdre même ce que je vous avais accordé. Les œuvres de l’intelligence et de l’esprit humains, dons que je vous ai faits, ces œuvres dont vous êtes si fiers sont réduites en poussière pour vous rappeler que Moi seul suis éternel, Moi seul suis le Dieu, Moi seul suis Moi.

Mais ce qui est de moi demeure. Ni l’homme ni le démon ne peuvent le détruire. Aucun attentat, aucune ruse ne peut détruire ce que je fis et qui restera toujours pareil tant que je le voudrai. La mer, le ciel, les étoiles, les monts, les fleurs des collines et les vertes forêts. Intouchables ceux-là, comme moi-même, tandis que ceux-ci renaissent de chaque mort passagère que leur infligent les humains, tout comme je suis ressuscité de la brève mort qu’ils me donnèrent. Et les plantes arrachées, les herbes piétinées par la guerre reviendront à la vie comme je les fis le premier jour.

Mais pas vos œuvres. Pas vos œuvres d’art. Elles ne revivront jamais plus, les églises et les coupoles, ni les palais et les monuments dont vous vous faisiez une gloire, ces œuvres érigées au fil des siècles et détruites en un instant pour votre punition. Il en va de même pour les œuvres du progrès: elles s’effritent avec votre stupide orgueil qui se prend pour un dieu uniquement parce qu’il les a inventées, et elles se retournent contre vous, augmentant la destruction et la souffrance.

Ma création, elle, demeure, et encore plus belle car, dans son immutabilité qu’aucun engin ne peut même égratigner, elle parle de moi encore plus fort.

Tout ce qui est de vous s’écroule. Mais souvenez-vous, pauvres humains, qu’il vaut mieux pour vous rester sans rien en m’ayant, moi, que vivre au sommet de l’art et du progrès m’ayant perdu. Une seule chose est nécessaire à l’être humain: le règne de l’esprit où je suis, le Règne de Dieu.”

1944-01-08

Jésus dit:

«Parmi les nombreuses choses que le monde actuel nie, bouffi d’orgueil et d’incrédulité comme il l’est, il y a la puissance et la présence du démon. En toute logique, l’athéisme qui nie Dieu nie aussi Lucifer, cette créature de Dieu rebelle contre lui, l’adversaire de Dieu, le Tentateur, l’Envieux, le Malin, l’Infatigable, le Simulateur de Dieu.

Je vous ai déjà dit[1] ce qui suit: Satan est devenu tel par péché d’orgueil – même maintenant que, des royaumes du Très-Haut auxquels il a osé s’en prendre, il a été précipité dans le profond abîme où ne sont que ténèbres et horreur –; il a voulu instaurer dans ces profondeurs une copie de la cour céleste et avoir ses propres ministres et ses anges, ses sujets et ses fils; lorsqu’il se manifeste, il se déguise en esprit de lumière en recouvrant son aspect et sa pensée de créature la plus abjecte par de fausses parures copiées du Très-Haut pour vous induire en erreur.

Mais ceux dont l’esprit est réellement vivifié par la grâce sentent que cela sonne faux; leur regard va au-delà des apparences et ils reconnaissent par intuition spirituelle le Séducteur derrière le fantôme qui se montre à eux. Naturellement, cela se produit chez ceux que les trois vertus protègent par une sainte défense et que la grâce vivifie. Les autres – non seulement les athées qui nient, mais aussi les tièdes qui somnolent, les indifférents qui n’observent pas, les distraits qui ne réfléchissent pas, les imprudents qui foncent tête baissée comme des fous –, tous ceux-là ne peuvent reconnaître Satan sous son apparence inoffensive ou hypocrite, et ils se laissent tromper.

Vous, mes enfants qui périssez parce que vous niez toujours tout, ne niez pas l’existence de Satan. Ce n’est pas une fable de bonnes femmes ni de la superstition moyenâgeuse. C’est la réalité vraie.

Satan existe. Il agit inlassablement. Dans les cieux, Dieu fait le bien inlassablement. Dans l’abîme, Satan fait le mal inlassablement. Les mots du psaume ne sont pas qu’une belle phrase pieuse, pas plus que la parole de l’apôtre. Tel un lion rugissant, Satan rôde autour de vous et, dans les ténèbres, il œuvre pour vous gagner à lui. Pourtant, actuellement, votre incrédulité, votre indifférence, votre athéisme lui permettraient d’agir en pleine lumière, ouvertement, puisque vous lui ouvrez toutes grandes les portes de votre âme et que, poussés par vos désirs immodérés, vous lui dites: “En­tre. A condition d’obtenir ce que je veux maintenant sur la terre, je fais de toi mon seigneur.” S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pu parvenir à la forme de vie que vous avez atteinte et qui fait horreur à Dieu et à ses saints, à ses serviteurs et à ses enfants.

Mais rappelez-vous que, métaphoriquement, artificiellement ou réellement, Satan agit sournoisement dans les ténèbres. Il vous circonvient par des méandres et des subtilités de serpent pour vous attirer dans un guet-apens au cœur de la brousse. Même s’il vous voit déjà si éloignés de Dieu, il n’ose encore se montrer face à face et vous dire: “C’est moi. Suis-moi”, car il sait que vous êtes vils dans le mal comme dans le bien. Après une telle rencontre explicite, peu encore d’entre vous auraient l’audace de lui dire: “Je viens.” Vous êtes hypocrites jusque dans le mal et, tout en désirant son aide, vous n’osez avouer votre désir.

Mais Satan n’a pas besoin de paroles. Comme le mien, son regard lit dans votre cœur. Tout comme moi, je vois votre avidité de satanisme, il la voit également et il agit.

Après avoir essayé de détruire le Christ en le tentant, l’Eglise en lui faisant traverser des périodes obscures, le christianisme par des schismes, la société civile par les sectes, désormais, à la veille de sa manifestation préparatoire à la finale, il tente de détruire vos consciences après avoir déjà anéanti votre pensée. Oui, anéanti. Anéanti non pas comme capacité à penser en hommes, mais en fils de Dieu. Le rationalisme, la science coupée de Dieu ont détruit votre pensée en tant que dieux, et désormais vous pensez comme la boue peut le faire: au niveau de la terre. Vous ne voyez pas le sceau de Dieu gravé sur les choses que votre œil regarde. Pour vous, il s’agit seulement d’astres, de montagnes, de pierres, d’eaux, d’herbes, d’animaux. Pour le croyant, ce sont là des œuvres de Dieu et, sans en demander davantage, il se plonge dans la contemplation et la louange du Créateur devant les innombrables signes de sa puissance qui vous entourent, qui rendent belle votre existence et vous sont utiles pour vivre.

Or Satan s’en prend aux consciences. Il offre le fruit d’antan: plaisir, avidité de savoir, orgueil et espoir sacrilège d’obtenir d’être des dieux, en mordant dans la chair et dans la science. Le plaisir vous tran­sforme en bêtes dévorées par la luxure, repoussantes, malades, condamnées aux maladies de la chair et à la mort de l’esprit dans cette vie comme dans l’autre. L’avidité de savoir vous livre à la main du Menteur puisque, poussés par la soif illicite de connaître ce qui relève des mystères de Dieu en tentant de lui imposer votre volonté de connaître, vous faites en sorte que Satan puisse vous séduire par ses erreurs.

Vous me faites à la fois pitié et horreur. Pitié, car vous êtes fous. Horreur, car vous voulez l’être et marquer les chairs de l’âme du signe de la Bête en refusant la Vérité pour le mensonge.

Pouvez-vous donc croire que Satan vous sert? Non. Il est bien plus facile que Dieu vous accorde ce que vous demandez, si c’est quelque chose de licite, qu’à Satan de vous le donner. Satan se fait servir. Et je vous assure que, en échange d’une heure, il vous réclame toute votre vie, et pour un triomphe toute l’éternité.

Pouvez-vous donc croire qu’il suffit de dire: “Je veux” pour que Dieu veuille? Non. Dieu veut ce qui est bon pour vous, et non pas tout ce que vous voulez.

Pouvez-vous imaginer que, sur votre ordre, Dieu et ses ministres vont venir à vous? Non. Seule une vie chaste et pieuse, seule une vie couronnée des trois flambeaux de la foi, de l’espérance et de la charité, seule une vie défendue par les autres vertus pratiquées contre Satan, contre le monde et contre la chair, seule une vie vécue selon ma Loi et mon enseignement tel qu’il se trouve dans les quatre évangiles, le même depuis vingt siècles – et il le restera tant que la terre et l’homme dureront –, seule une vie “chrétienne”, c’est-à-dire semblable à celle du Christ, faite de respect, d’obéissance, de fidélité au Père, de générosité constante, obtiennent à votre esprit cette purification, cette sensibilité qui vous permettent de recevoir Dieu et ses ministres d’une manière si sensible qu’elle vous donne la joie de la vision et la joie de la parole simplement inspirée ou réellement prononcée.

Je l’ai dit: “On ne peut servir à la fois Dieu et Satan”. Non. Là où l’un se trouve, l’autre ne s’y trouve pas. Votre vie est un signe de Dieu et votre vie est un signe de Satan.

Quand vous êtes capables de réflexion – en admettant que vous ayez encore un coin de votre âme libre de la possession qui tue –, examinez-vous, examinez vos œuvres, les inspirations que vous recevez. Si vous voyez qu’elles sont honnêtes – même sur le seul plan humain –, dites: “Il est possible que la puissance de Dieu s’y trouve.” Si en revanche elles sont contraires à la morale humaine et aux antipodes de la morale surnaturelle, dites: “Dieu ne peut pas être là, c’est son Ennemi.”

Souvenez-vous, vous qui êtes déjà corrompus au point d’avoir embrassé cette néfaste religion que j’appelle “satanisme” – cette parodie de la religion qui est sacrilège et crime –, souvenez-vous que je n’ai nul besoin de ténèbres, de solitude, de magnétismes pour venir. Je suis la Lumière et mes saints sont lumière. Je ne crains ni le soleil ni la foule. je sais ravir du milieu d’une foule et me montrer Soleil dans le soleil.

Mes disciples peuvent dire combien ma venue auprès d’eux est simple, douce, spontanée et absolue, comme je les emporte au-delà de ce qui les entoure pour les plonger dans cette lumière et ce son qu’est le ciel venu à eux.

Ils peuvent dire comment, après chaque contact, ils sentent leur matière perdre du poids et acquérir de la spiritualité, comment leur chair meurt un peu plus après chaque fusion, et combien je vis toujours plus fortement en eux. Moi, le vainqueur de la chair qui est l’instrument de Satan, et par conséquent le vainqueur de Satan.

Ils peuvent dire comment, renouvelés toujours plus profondément, ils meurent mystiquement chaque fois et renaissent toujours plus spiritualisés.

Ils peuvent dire quelle paix, quelle sérénité, quel équilibre est en eux, mais aussi quelle intelligence, quel amour, quelle pureté. Non pas humaine, mais encore plus que surhumaine. Tout cela est mien, car je deviens eux et ils deviennent moi. La créature n’existe plus. Moi, j’existe. Ils sont une goutte de sang dans mon cœur. C’est moi qui vis, qui règne, et j’en fais des dieux parce que je les assimile à moi.

Ce que Satan ne donne pas et ne peut donner: devenir semblable à Dieu, moi je le donne à ces disciples car je les dissous en moi et je les divinise par cette fusion.»

1945-02-20

Je ne sais comment je vais arriver à écrire tout cela: je sens en effet que Jésus veut se présenter avec son Evangile tel qu’il l’a vécu, et j’ai souffert toute la nuit pour me rappeler la vision qui suit; j’en ai gribouillé les paroles que j’ai entendues comme je le pouvais, pour ne pas les oublier.

Un temps de persécution, l’une des plus grandes persécutions car les chrétiens sont torturés en masse et non pas individuellement. Le lieu en est la cavea d’un cirque (c’est bien le terme exact?). Bref, c’est un local qui se trouve certainement sous les gradins du cirque et est destiné au repos des gladiateurs, des bestiaires et de tous les employés du cirque. Je préviens tout de suite que je n’emploierai pas les termes exacts parce que voici trente-cinq ans que je n’ai plus rien lu sur l’histoire romaine, par conséquent…

Une foule de chrétiens de tout âge s’entassent dans cette pièce, spacieuse mais sombre: la lumière y pénètre seulement par une porte ouverte sur un couloir qui mène certainement à l’intérieur du cirque, et peut-être à l’extérieur, ainsi que par une pe­tite fenêtre, un soupirail bas plutôt, au niveau du sol du cirque d’où proviennent des bruits de foule. Il y a là des enfants de quelques années à peine, encore dans les bras de leur mère – deux d’entre eux, qui doivent avoir près de deux ans tètent encore le sein épuisé de leur mère – aussi bien que de faibles vieillards.

Il s’y trouve aussi des gladiateurs qui ont déjà revêtu le casque et l’armure correspondants; cette dernière les défend sans les défendre, puisqu’elle laisse à découvert des parties vitales de leur corps telles que la gorge ainsi que des régions de l’abdomen à la hauteur et à l’endroit du foie et de la rate. Ils portent cette armure incomplète à même la peau et tiennent une dague courte et large de la forme d’une feuille de châtaigner plus ou moins. Ce sont de fort beaux hommes, non pas tant de visage que de corps – ils sont robustes et harmonieux et à chaque mouvement je peux en observer l’agile mobilité des muscles –. Certains ont des cicatrices d’anciennes blessures, d’autres n’en montrent aucun signe. Ils discutent ensemble et je note qu’ils doivent provenir de pays soumis à Rome – ce sont sûrement des prisonniers de guerre – car ils ne parlent qu’un latin très bâtard, prononcé d’une voix dure et gutturale, quand ils s’adressent aux chrétiens qui, en attendant la mort, chantent leurs hymnes doux et tristes.

Un gladiateur de presque deux mètres de haut, un vrai co­losse blond comme le miel et aux yeux clairs bleu-gris, – des yeux doux en dépit de l’ombre de fer que la visière du casque reflète sur son visage – s’adresse à un vieillard entièrement vêtu de blanc, digne, austère, – plus encore, ascétique – que tous les chrétiens entourent du plus grand respect:

«Père blanc, si les fauves t’épargnent, moi, je devrai te tuer. Tels sont les ordres. Or cela me déplaît, car j’ai laissé en Pannonie un vieux père comme toi.

– Ne regrette rien, mon fils. Tu m’ouvres le ciel. De toute ma longue vie, jamais je n’aurai reçu un don plus beau que celui que tu me fais.

– La mort et les luttes existent même au ciel, là où ton Dieu se trouve sûrement, tout comme nos dieux sont dans le mien et les dieux d’ici dans le ciel de Rome. Veux-tu continuer à souffrir par la haine des dieux comme tu souffres ici?

– Mon Dieu est seul. Il règne dans son ciel avec amour et jus­tice. Ceux qui y parviennent ne connaissent qu’une joie éternelle.

– Je l’ai entendu dire par une foule de chrétiens au cours de cette persécution. J’ai dit à une fillette qui me souriait au moment où j’abaissais la dague vers elle… et j’ai fait semblant de la tuer, mais je ne l’ai pas fait pour la sauver, parce qu’elle était tendre et blonde comme une jeune bruyère de nos forêts, … mais cela ne m’a servi à rien… Je n’ai pas pu la faire sortir de là et, le lendemain… c’est aux serpents que fut livré ce corps de lait et de rose…» L’homme se tait, il paraît triste.

«Que lui as-tu dit, mon fils, demande le vieil homme.

– J’ai dit: “Tu vois? Je ne suis pas méchant. Mais c’est mon métier. Je suis un esclave de guerre. S’il est vrai que ton Dieu est juste, dis-lui de se souvenir d’Albulus – on m’appelle comme ça à Rome – et de se manifester, lui et ses bienfaits.” Elle m’a répondu: “Oui.” Mais cela fait maintenant plusieurs jours, et per­sonne n’est venu.

– Tant que tu ne seras pas chrétien, Dieu ne se montrera pas à toi autrement que par l’intermédiaire de ses serviteurs. Or combien ne t’en a-t-il pas apporté! Tout chrétien est un serviteur de Dieu, tout martyr un ami, au point de vivre dans les bras de Dieu.

– Oh, ils ont été nombreux… et moi – pas seulement moi, d’ailleurs, mais aussi Dacius et Illyricus, et d’autres encore parmi nous –, nous avons été saisis par votre allégresse… et nous voudrions la partager. Vous êtes enchaînés… pas nous. Mais nous ne sommes même pas libres de respirer. Si César le veut, on nous enchaîne le souffle en nous donnant la mort. Cela te rebute de nous parler de Dieu?

– C’est ma dernière joie de la terre, mon fils, et elle est bien grande. Que Jésus, mon Dieu et mon Maître te bénisse pour cela. Je suis prêtre, Albulus, j’ai passé ma vie à le prêcher et à lui amener bien des créatures. Mais je n’espérais plus avoir cette joie. Ecoute…» Le vieil homme lui raconte alors la vie de Jésus, à lui comme aux autres gladiateurs qui se pressent tout autour, de sa naissance à sa mort en croix et il esquisse les exigences essentielles de la foi. Il parle assis sur une grosse pierre qui lui sert de banquette; il est paisible, solennel, tout de pureté avec ses cheveux longs, sa barbe à la Moïse et ses vêtements; son regard et ses paroles sont pleines d’ardeur. Il s’interrompt deux fois seulement pour bénir deux groupes de chrétiens emmenés dans l’arène pour être jetés, au cours de jeux nautiques, en pâture aux crocodiles. Puis il se remet à parler au cercle des robustes gladiateurs, presque tous roses et blonds, qui l’écoutent bouche bée.

Ce docteur de l’Eglise s’appelle Chrysostome. Mais quel nom donner alors à celui qui ne se nomme pas?

Il termine par ces mots: «Voilà l’essentiel de ce qu’il faut croire pour obtenir le baptême et le ciel.»

Les voix robustes des gladiateurs – une dizaine – font résonner la voûte basse:

«Nous le croyons. Donne-nous ton Dieu.

– je n’ai rien pour vous asperger, pas la moindre goutte d’eau ou d’autre liquide, et mon heure est venue. Mais vous trouverez le moyen… Non! Dieu me l’inspire! Un liquide est prêt pour vous.

– Les chrétiens aux lions, ordonne le surveillant. Tous!»

Le vieux prêtre en tête, suivi par les autres, au nombre desquels se trouvent les mères sur les seins desquelles les bébés se sont endormis, entrent dans l’arène en chantant.

Quelle foule! Quelle lumière! Quel bruit! Que de couleurs! Elle est incroyablement bondée de personnes de tout milieu. Le bas peuple, bruyant, se trouve dans la partie exposée au soleil, le patriciat est à l’ombre. Des toges par milliers, des éventails en autruche, des bijoux, des conversations ironiques à voix plus basse. Au centre de la partie à l’ombre se trouve le podium impérial, couvert d’un baldaquin pourpre et précédé d’une balustrade fleurie et couverte de tissus. Des sièges moelleux y sont disposés pour le repos de César et celui des patriciens et courtisans qu’il a invités. Deux tripodes en or fument aux côtés extrêmes du balcon et répandent des essences rares. Les chrétiens sont poussés vers la partie au soleil.

J’allais oublier quelque chose. Il y a, au centre de l’arène, un… je ne sais comment le décrire. C’est une construction en marbre d’où s’élèvent vers le ciel de fins jets d’eau impalpables; sur la plateforme de cette construction, d’un ovale allongé et haute d’à peine deux mètres, se trouvent des statuettes de dieux en or, et des tripodes où brûlent de l’encens ont été disposés devant elles.

[image: 4537.TIF]

Les chrétiens sont donc groupés dans la partie au soleil de l’a­rène. J’esquisse un dessin comme je le peux. Les lions font irruption à l’endroit marqué d’un X. Le vieux prêtre s’avance en premier, seul, les bras tendus. Il parle: «Ro­mains, paix et bénédiction sur mes frères et sur moi. Que Jésus, en raison de la joie que vous nous donnez de le con-

­fesser par le sang, vous accorde la Lumière et la Vie éternelle. Nous l’en prions car nous vous sommes reconnaissants de la pourpre éternelle dont vous nous revêtez en…»

Un lion a bondi après s’être approché en rampant presque par terre, le terrasse et le saisit par l’épaule. Le vêtement et les cheveux de neige du vieil homme sont déjà tout rouges.

C’est le signal de l’attaque des fauves. La meute des fauves s’élance et bondit sur le troupeau des doux. D’un coup de patte, une lionne arrache à une mère l’un de ses bébés endormis, un coup de patte si féroce qu’il emporte la partie du sein de la mère; celle-ci, peut-être déchirée jusqu’au cœur, tombe à la renverse sur le sable et meurt. A coups de queue et de patte, l’animal défend son tendre repas et le dévore en un clin d’œil. Il en reste une petite trace rouge sur le sable, unique trace du bébé martyr, tandis que le fauve se lève en se léchant les babines.

Toutefois les chrétiens sont nombreux et, en comparaison, il n’y a pas suffisamment de fauves. En outre, peut-être sont-ils déjà rassasiés. Plus que pour dévorer, ils tuent pour tuer. Ils jettent à terre, égorgent, éventrent, lèchent un peu puis passent ailleurs, à une autre proie.

Le peuple s’inquiète car les chrétiens n’ont guère de réaction et les bêtes ne sont pas assez féroces. Il hurle: «A mort! A mort! A mort aussi l’intendant! Ce ne sont pas là des lions, mais des chiens bien nourris! Mort aux traîtres de Rome et de César!»

L’empereur donne un ordre et les fauves sont reconduits dans leurs caves. L’on fait entrer les gladiateurs pour le coup de grâce. La foule hurle le nom de ses préférés: «Albulus, Illyricus, Dacius, Hercule, Polyphème, Tracius!», et d’autres encore. Il n’y a pas seulement les gladiateurs auxquels s’est adressé le vieillard martyr, qui agonise dans l’arène, un poumon presque découvert par un coup de patte. D’autres aussi sont là, qui entrent par d’autres côtés.

Albulus court vers le vieux prêtre. La foule crie: «Fais-le souffrir! Lève-le, qu’on puisse voir le coup! Allez, Albulus!» Mais Albulus se penche vers le vieillard pour lui demander quelque chose et, sur son assentiment, il hèle ses compagnons qui ont auparavant écouté parler le vieux prêtre.

Je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils font, s’ils se font bénir ou ce qui se passe, car leurs corps robustes forment une sorte de toit au-dessus du vieil homme prostré. Mais je le comprends lorsque je vois qu’une main sénile, déjà vacillante, se lève sur le groupe de têtes serrées l’une contre l’autre, les asperge du sang dont elle s’est remplie comme une coupe, puis retombe.

Eclaboussés par ce sang, les gladiateurs se redressent d’un bond et lèvent leurs dagues, qui brillent dans la lumière. Ils hurlent d’une voix forte: «Ave César, empereur! Les triomphateurs te saluent.» Puis, avec la rapidité de l’éclair, ils s’élancent vers la construction au centre du cirque, sautent dessus, ren­versent les idoles et les piétinent.

La foule hurle, comme prise de folie. Il y a qui voudrait défendre leur gladiateur préféré, qui invoque une morte atroce pour ces nouveaux chrétiens… Quant à eux, revenus dans l’a­rène, ils se sont alignés, sereins, magnifiques comme des statues de géants, un nouveau sourire sur leur visage fier.

César, un homme laid, obèse, cynique, couronné de fleurs et vêtu de pourpre, se lève au milieu du cercle de ses patriciens, tous en vêtement blanc. Seuls quelques-uns ont une frange rouge. La foule se tait, dans l’attente de ce qu’il va dire. César – je ne sais lequel a ce visage aplati, l’air vicieux – les laisse tous dans l’attente pendant quelques minutes, puis baisse le pouce et dit: «Qu’ils soient mis à mort par leurs compagnons!»

Les gladiateurs non convertis, qui pendant ce temps ont égorgé les chrétiens à demi-morts aussi méthodiquement qu’un boucher saigne les agneaux, se retournent et avec la même froideur et précision automatiques, ils ouvrent la gorge de leurs compagnons à l’endroit de la veine jugulaire. Telle une brassée d’épis taillés tige après tige par la serpe, les dix nouveaux chrétiens, aspergés du sang du prêtre martyr, font de leur propre sang un vêtement de pourpre éternelle et tombent le sourire aux lèvres, sur le dos, les yeux tournés vers le ciel où se lève leur jour bienheureux.

J’ignore de quel cirque il s’agit, j’ignore à quel âge du christianisme. Je n’ai aucun élément. Je vois et je rapporte ce que je vois. Je n’ai jamais mis les pieds en quelque arène, cirque ou Colisée que ce soit, de sorte que je ne peux donner la moindre indication. D’après la foule et la présence de César, je suppose que cela se passe à Rome. Mais je ne le sais pas. La vision du vieux prêtre martyr et de ses derniers baptisés me restent au plus profond du cœur, voilà tout.

1946-04-14

Azarias dit:

«La lecture qui précède la bénédiction des rameaux ne fait pas partie de la sainte messe, mais fait partie de la liturgie d’aujourd’hui.

Un jour, au début de l’instruction que tu reçois du très saint Seigneur Jésus, il t’a dit: “Dans les pages du Livre, dans l’histoire de mon peuple, les événements du futur se dissimulent sous des figures et des faits.”

On applique généralement aux soixante-dix palmiers de l’oasis d’Elim la figure des rameaux d’aujourd’hui. Mais mon Seigneur m’accorde de t’instruire sur la vraie figure de cette lecture.

Le peuple d’Israël, après les temps saints des patriarches, que l’on pourrait comparer à des terres fertiles riches de toutes sortes de biens, s’était corrompu, devenant “désert fertile” où seulement de rares oasis et d’encore plus rares fontaines montraient que tout n’était pas mort; comme un rappel de pitié céleste elles attiraient les âmes perdues, mais de bonne volonté, auprès des esprits solitaires des justes d’Israël. Les patriarches, les juges et les prophètes, les grands rois d’Israël, les Maccabées, Judith, Esther, Joël, Tobie, Néhémie, les saints, voilà les palmiers et les fontaines au milieu de la conscience aride et désolée d’Israël qui, ingrat, s’éloignait de son bienfaiteur en en oubliant les bienfaits.

Celui qui avait donné à son peuple cette terre déjà promise, dont la beauté surpassait toute espérance des patriarches, retrouva son bien dans ce triste état. C’est ainsi que la trouva le Christ quand il descendit pour accomplir la seconde partie des grandes promesses faites à Abraham, c’est-à-dire qu’après lui avoir donné, ainsi qu’à sa descendance, la terre vue en vision et une postérité plus nombreuse que les étoiles, il restait la grande promesse de lui donner le Messie né du sein d’une fille d’A­braham pour racheter le monde.

Au peuple mourant dans l’aridité du désert, le Christ donna l’oasis avec douze sources et soixante-dix palmiers, pour qu’il trouve soulagement, nourriture et puisse camper dans l’oasis du Sauveur.

Voici le véritable don de Jésus: ses douze apôtres qu’il a laissés pour le perpétuer dans le magistère afin de donner aux âmes l’eau vive des paroles divines, et l’aliment contenu dans les sacrements. Un autre véritable don du très saint Jésus, c’est l’ensemble des soixante-douze disciples, assistants des apôtres, qui furent avec eux le noyau initial de l’Eglise apostolique, l’oasis autour de laquelle les foules des croyants sont venues en toujours plus grand nombre, l’oasis qui s’est répandue en fertilisant le sol, victorieuse du désert, jusqu’à élever ses glorieux rameaux en tout point de la terre. L’oasis qui restaure, l’oasis qui sauve.

Vois donc cette vérité dans la première partie de ce passage de l’Exode, et ne sois jamais semblable au peuple qui, si proche des sources et des palmiers d’Elim, murmura contre ce don de notre Seigneur Jésus.

La seconde figure, c’est le Pain du Ciel, la manne que l’homme ne pouvait imaginer ni exiger, que l’homme ne pouvait se donner à lui-même, mais que le Seigneur éternel prodigue à ses fils pour qu’ils ne meurent pas de faim, la manne douce, blanche, donnée de manière à ce qu’il y en ait pour tous ceux qui veulent s’en nourrir, pour tous les jours. Seule la rébellion aux commandements de Dieu, les infractions à la Loi, font que, d’aliment saint, donateur de vie, cette manne devient corruption. Non par elle-même puisqu’elle n’est ni corrompue ni corruptible, tout comme celui que même la mort n’a pas pu corrompre et qui est cette manne même, avec son corps et son sang, âme et divinité, exactement comme il l’était durant ses jours sur la terre. Mais elle devient corruption quand elle est reçue en état de péché, parce qu’est maudit celui qui s’en nourrit dans un esprit de Judas, ennemi de l’obéissance et de la justice.

Réfléchissez à la parole de Dieu: “C’est ainsi que je vérifie s’il chemine ou non selon ma Loi.” En effet, celui qui, bien que se nourrissant de la très sainte Eucharistie, cet aliment qui n’est pas donné aux anges eux-mêmes mais que l’infini Amour donne aux hommes, ne se sanctifie pas, mais reste ce qu’il était ou régresse dans le pire, prouve qu’il ne chemine pas selon la Loi, parce que son âme est obstinée dans la faute plus ou moins grave. Que cet aliment ne parvienne pas à le transformer, à le sanctifier, c’est la preuve de son obstination.

Eucharistie et bonne volonté réunies – Eucharistie, c’est-à-dire amour de Dieu, et bonne volonté, c’est-à-dire amour de l’homme – ne peuvent produire que sainteté. La bonne volonté libère le terrain de tout ce qui pourrait rendre stérile la se­mence très sainte qui fait germer la vie éternelle. La bonne volonté dépose sur l’autel tout ce qui sert à consumer l’holocauste: c’est-à-dire tout ce que le feu eucharistique peut embraser, brûlant l’homme matériel pour en allumer l’esprit, le purifier, le rendre agile comme une flamme, tendu vers le ciel, en ascension avec ses lumières et ses parfums, pour s’unir au feu qui l’a allumé: feu avec feu pour une union d’amour.

Mais quand manque la bonne volonté et que l’on trouve la désobéissance, c’est-à-dire l’état de péché, que peut l’Eucharistie? Rien de plus que ce que pouvait la manne recueillie de façon contraire à ce qu’avait commandé Dieu. En celui qui la reçoit, son action reste inerte et son effet nocif. Je parle certes des vrais sacrilèges, mais aussi des tièdes et des orgueilleux qui s’en nourrissent en disant presque: “Nous sommes ceux qui ont cette bienveillance envers Dieu, nous qui accomplissons cette coutume.”

“Qu’au sixième jour ils préparent ce qu’ils auront recueilli, et que ce soit le double de ce qu’ils avaient coutume de recueillir chaque jour.” Quel grand conseil eucharistique!

Le sixième jour, c’est-à-dire la veille du jour du Seigneur – chaque jour où l’on se présente à la table eucharistique est jour du Seigneur pour l’âme – les âmes doivent préparer ce qu’elles ont habituellement: ferveur, repentir, bonnes résolutions pour aller dignement et utilement recevoir le Pain du Ciel. Heureux ceux qui font cela. Très heureux ceux pour lesquels chaque jour est veille du jour du Seigneur, qui se maintiennent en préparation perpétuelle pour la rencontre admirable, sanctifiante, vitale et parcourent ainsi leur vie. Parvenus à la veille du jour de leur repos, leur mort en grâce de Dieu, ils s’entendront réconforter dans leur agonie par les prêtres de Dieu, par la voie du cœur, par leur ange gardien, par ces mots: “Ce soir (la mort est le soir) vous saurez que le Seigneur est celui qui vous a tirés de la terre d’Egypte (c’est-à-dire de la vie terrestre qui est exil et douleur). Et demain (c’est-à-dire au-delà de la mort) vous verrez la gloire du Seigneur”, c’est-à-dire le ciel, votre demeure de saints pour l’éternité.

Voilà ce que doit te dire la lecture de la bénédiction des rameaux. Maintenant, méditons la sainte messe.

Supplie avec ton vrai et parfait Maître. Vraiment, tu es coulée dans sa forme, comme un métal fondu par la chaleur, tu es si passionnée que tu prends sa ressemblance. Ton humanité s’est fondue au feu de la charité, ton esprit s’est rendu malléable pour pouvoir être remodelé et, heure par heure, le signe de ton bien-aimé Jésus passionné s’imprime en toi. Ses désirs sont les tiens, ses douleurs sont tiennes, tiennes encore ses solitudes, ses constatations amères de ce que sont les hommes, tiennes ses désolations de se voir incompris, repoussé, tourné en dérision, tiens ses gémissements et ses prières au Père.

Semaine sainte, semaine douloureuse. Sois toujours reconnaissante à ton Seigneur de t’avoir fait connaître quelques-unes des mille sept cent trente-sept semaines qu’il vécut dans le monde; parmi elles, tu as vu les plus précieuses jusqu’à la semaine sainte où il atteint sa perfection d’homme sujet à la douleur. Vois en ce don sa plus belle preuve d’amour. Ne te de­mande pas: “Quelle torture m’amène cette preuve d’amour? Quel ca­lice devrai-je boire entre le jeudi et le vendredi? Quelle agonie? Quelle mort? Quel désespoir? Quelle trahison?”

Ne te le demande pas. Abandonne-toi à ton Père. Une heure te sera épargnée: celle de l’abandon de Dieu. Tu l’as déjà vécue quand c’était nécessaire pour secourir les âmes portées au désespoir, leur rendre le ciel et les rendre au ciel, et l’on ne vit pas deux fois cette torture.

Le Père éternel et saint ne repoussera plus sa petite “voix”, tu peux donc crier vers lui et être certaine d’être entendue: “Oh! Seigneur, ne retiens pas ton secours loin de moi, viens vite me défendre, libère-moi de la gueule du lion, moi qui suis si faible, libère-moi de la corne du buffle.”

En ces jours, il a déjà exaucé une de tes prières. Mais persévère dans ce but car il y a encore beaucoup à faire pour cette âme. Et il y a encore plus à faire pour toi qui vois réellement grande ouverte l’horrible bouche qui voudrait te dévorer comme porte-parole, tu vois pointées les menaçantes cornes du buffle diabolique qui voudrait te jeter à terre pour effacer l’œuvre de Dieu. Tu n’es pas même défendue par qui en a le devoir envers toi, en tant que prochain, fidèle et instrument.

Comme ton Maître tu connais la fuite des apôtres et des amis au moment où se déchaînait la tempête sur l’Innocent, l’égoïste pensée de l’homme dans les cas similaires: “Que je me sauve!”, et l’abandon sans héroïsme ni justice de l’innocent vulnérable à ses accusateurs.

Cependant, Dieu est bien présent, même s’il paraît absent. Il juge et mesure. Dieu défend et, je le répète encore une fois, l’injustice humaine ne prévaudra pas sur la justice divine.

“Mon Dieu, regarde-moi! Pourquoi m’as tu abandonnée?” Oui. C’est la plainte de l’âme aux heures de ténèbres. Mais Dieu ne condamne pas cette plainte qui n’est en rien l’aveu que l’on désespère de Dieu. Sinon, le très saint Verbe ne l’aurait pas criée à Gethsémani et sur la croix. Dans sa lamentation, qui peut paraître aux superficiels être un reproche adressé à Dieu ou du désespoir, il y a au contraire la foi: foi en son aide, en sa présence, en sa justice, même si les forces du mal, dans leur bref instant de triomphe, semblent tout nier et ainsi amener l’âme à trembler comme un coupable devant le Juge parfait.

Les forces du mal jettent l’anathème sur les innocents et les accusent de délits pour les écraser jusque dans l’esprit et “les éloigner du salut”.

Oh! Mon âme, même si tu étais accusée de péché, ô victime expiatrice et rédemptrice pour les péchés des hommes, victime qui s’offre pour continuer l’œuvre du Rédempteur Jésus, chargée d’accusations de péchés comme l’était le Christ en ces heures terribles, pense alors que c’est un poids extérieur, un vêtement externe. Toutes ces choses qui te feraient chasser du banquet de Dieu ne sont pas une faute de l’esprit, ce n’est pas une lèpre de ton esprit, ce n’est pas un vêtement immonde sur lui; il s’agit seulement des glorieuses blessures de ton âme victime; ces blessures te sont un ornement, non pas une honte. L’apôtre angélique a dit quels sont ceux qui se tiennent devant le trône de Dieu et de l’Agneau: “Ceux-là sont ceux qui viennent de la grande tribulation et ont lavé et blanchi leur vêtement dans le sang de l’Agneau.”

Ces vêtements blanchis par la douleur des douleurs, par la Victime des victimes et par la grande tribulation des vrais fidèles, des “victimes”, des martyrisés pour être corédempteurs, ces vêtements sont ornés de ces pierres précieuses que sont vos souffrances et les accusations injustes.

Ne crains pas, mon âme. Ne te plains pas si tu es humiliée et crucifiée. L’oraison le dit: pour s’être humilié dans une chair mor­telle et pour s’être soumis à la mort de la croix, le Verbe devint Sauveur. Toi, petite voix, hostie volontaire, unis-toi, et plus encore, dépasse la requête de l’oraison en demandant non seulement de mériter d’accueillir les enseignements et les fruits du sacrifice vital et mortel du Christ, mais aussi d’être comme lui et avec lui humiliée et crucifiée pour sauver un grand nombre d’âmes.

Sauver est plus grand qu’être sauvé. C’est l’affirmation que le petit sauveur est déjà un sauvé, parce que là seulement où vit Dieu dans la plénitude de ses grâces se trouve la vertu héroïque; l’amour de la croix, de la douleur, de l’holocauste par amour du grand amour de “Celui qui donne sa vie pour ses frères”, c’est la vertu héroïque. Sauver signifie être un “autre Christ”. Par la patience tu parviendras à la gloire et à la résurrection au ciel, en Dieu, pour toujours, après cette mort qu’est la vie sur terre.

Lisons saint Paul: “Ayez en vous les mêmes sentiments que Jésus Christ.” Voilà le modèle. Paul ne dit pas de tel ou tel saint. Il vous dit: de Jésus Christ.

Le Christ a dit: “Soyez parfaits comme mon Père qui est dans les cieux.”

Il est évident, même pour une réflexion humaine et droite, que, même si le Christ n’avait été qu’un grand prophète, il se serait efforcé le premier d’atteindre la perfection du Père, selon ce qu’il enseignait. Or, en vérité, Jésus est le miroir de la perfection céleste du Dieu trine. Il n’y eut pas le moindre manquement en lui en trente années de vie, si bien que la vérité, vivante sous forme mortelle, put dire: “Qui de vous peut me convaincre de péché?” et, au seuil de la mort, en cette heure où même l’homme commun ne ment pas car seul celui qui s’est fait serviteur du mensonge peut soutenir le mensonge à ce moment, Jésus répéta devant le grand prêtre: “J’ai parlé à la face de tous et je n’ai rien dit dans le secret. Pourquoi m’interroges-tu? Interroge ceux qui m’ont entendu sur ce que je leur ai dit.”

Oh! Heureux ceux qui peuvent redire ces mots à leurs accusateurs sans rougir, sûrs de n’avoir rien fait de répréhensible! Heureux! Très heureux! Tués, mais pas démentis par les faits, ceux-là montent à Dieu déjà couronnés et si, avec le temps, les hommes changent leur jugement sur ceux qu’ils ont autrefois condamnés, ce n’est certes pas eux qui élèvent la couronne de la terre ténébreuse pour la mettre sur la tête du bienheureux: la vraie couronne, en effet, descend; par son éclat qui n’est pas terrestre, elle parle et fait trembler ceux qui levèrent la main et ouvrirent la bouche contre celui que Dieu aimait et qui aimait Dieu et le servait parfaitement.

“Ayez en vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus qui, ayant la condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, sans cependant considérer que ce fut pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu.”

Pour être né de Marie, Jésus n’en était pas moins Dieu que quand il était le Verbe au ciel. La chair n’a pas annulé la divinité dans le Christ. Vrai Dieu et vrai homme, il eut, non pas une, mais deux perfections en lui: celle de sa nature divine, voilée mais pas diminuée par la chair, et celle de la nature humaine d’Adam portée de nouveau et même très perfectionnée, parce que, au don d’une nature humaine parfaite, don gratuit fait à Adam, il avait uni la volonté propre de perfectionner la nature humaine. Le Premier-Né d’entre les morts a voulu racheter l’homme déchu non seulement par son sang, mais en portant l’humanité, autrefois parfaite puis déchue, à une perfection par laquelle l’enfer et les blasphémateurs de la vérité seraient vaincus, confondus.

Baissez le front, hommes qui voulez expliquer l’inexplicable par la pauvre science créée par vous, obscure et dépourvue de lumières et de guides surnaturels. Anéantissez-vous, vous qui ne savez que découvrir l’erreur, le nocif. Vous êtes vaincus. Jésus-Christ, l’Homme, par la splendeur de son humanité, détruit vos axiomes, annule vos calculs, vous révèle pour ce que vous êtes: des orgueilleux délirants qui mesurez Dieu à l’aune de votre petitesse, si vous admettez Dieu, et si vous ne l’admettez pas, en délirant sur d’impossibles autocréations de la matière, sur d’avilissantes et impossibles descendances.

Jésus-Christ est l’Homme. Et il n’y a pas de philosophe, ni de fou fondateur de religions sacrilèges qui puisse créer un surhomme qui le soit davantage que l’Homme qui n’est pas né d’une volonté charnelle, mais d’une volonté divine.

Et cet être parfait, en qui étaient la plénitude de la Divinité et la plénitude de l’Humanité sainte, ne considéra pas que par la première il aurait pu abuser de son pouvoir en faveur de la seconde… “Mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition de serviteur, et devenant semblable aux hommes, reconnu pour un homme à son aspect, il s’humilia lui-même se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.”

Voilà, chères voix, chères victimes, où vous devez parvenir, pour que Dieu brille plus fortement en vous. L’honneur donne de l’importance à la charge. Le fait d’être des instruments extraordinaires ne doit pas vous donner l’orgueil et la prétention de jouir de bénéfices matériels, ni de prétentions d’immunités aux douleurs, aux offenses, aux calomnies, aux accusations injustes, aux mépris, aux abandons, en somme de toutes ces choses dont pâtit Jésus, l’Homme-Dieu. Au contraire, vous devez vous considérer plus que payées de tous vos sacrifices par les dons extraordinaires que Dieu vous accorde et par l’acceptation de ces sacrifices ­– parce qu’il n’y a pas d’honneur plus grand que celui d’être jugés dignes d’être “hosties” –, et vous perfectionner en humilité et en obéissance, en obéissance héroïque jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

Mais écoutez ce que saint Paul dit pour finir: “C’est pourquoi Dieu l’a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur terre et aux enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus Christ est dans la gloire de Dieu son Père.”

Oh! ne craignez pas, chères âmes victimes et voix, il vous sera donné par Dieu, dans de justes proportions, un nom qui est au-dessus de celui que vous ont donné les hommes, un nom déjà inscrit au ciel. Un jour viendra où, au moins pour l’espace d’un temps, tout genou d’homme, qui n’aura pas mérité d’être à la droite du Seigneur et Juge, devra se plier devant ceux qui auront triomphé. Alors votre nom sera connu, et alors plus d’un de ceux qui vous jugent faussement changera de couleur devant la vérité. Ces genoux se plieront, non pour vous faire spontanément honneur, mais parce qu’ils seront brisés par les splendeurs qui émaneront du Christ Juge et de ses saints en produisant une aveuglante mer de lumière tout écrite des paroles de Vérité, avec les noms des vérités. La Vérité séparera pour toujours les aveu­gles volontaires des croyants pleins de bonne volonté, et la Lumière s’établira dans la gloire avec ses élus, tandis que les ténèbres engloutiront les ténèbres. On entendra dans l’Abîme le hurlement d’angoisse et de reconnaissance désespérée de ceux qui n’ont pas su connaître Dieu, reconnaître Dieu dans ses serviteurs, et Dieu dans les œuvres de ces mêmes serviteurs. Réverbération du nom de Jésus inscrit sur le front des saints! Flèches de lumière jaillies pour foudroyer les cent quarante-quatre mille fois cent quarante-quatre mille coupables qui nieront Dieu dans ses créatures de prédilection et les tortureront par leurs négations!

Cela mérite de souffrir la croix pour voir cette heure, ma chère âme. Mets ta main droite dans la main droite de l’Agneau qui monte à son Calvaire, et laisse-toi conduire selon son gré pour être accueillie ensuite avec honneur là où ceux qui sont marqués du nom de Jésus attendent le rassemblement triomphal.

Que le Seigneur est bon avec ceux qui ont le cœur droit! Qu’il est bon! Mais sois vigilante et veille à ce que tes pas ne s’égarent pas et que ton cœur ne se risque pas à murmurer contre la justice en voyant le triomphe momentané des pécheurs.

Le Christ lui-même le vit et pleura en disant: “Je crie vers toi et tu ne m’écoutes pas. En cette heure-ci, je suis ver, non pas homme, l’opprobre des hommes et le rebut de la populace. Tous ceux qui m’ont vu m’ont insulté; le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête en disant: ‘ Il a mis son espoir en Dieu, qu’il le délivre, qu’il le sauve s’il est vrai qu’il l’aime.’ Et ils me dépouillent après m’avoir méprisé, ils se partagent mes habits, et tirent au sort ma vérité comme si c’était un objet de pari!…”

Oh! Sainte pudeur du Christ, non seulement pour le voile de la chair restée sans voile, mais aussi pour la vérité malmenée, tournée en dérision, altérée pour la rendre ridicule et sacrilège comme l’œuvre d’un fou ou d’un démon.

C’est bien là votre torture, instruments extraordinaires crucifiés. Votre torture! Vous attendez que quelqu’un éprouve respect et compassion, et vous ne trouvez personne pour vous consoler. Vous demandez de la charité et ils vous donnent du fiel. Vous sollicitez le soulagement d’une parole fraternelle, d’une sainte compréhension, et ils vous donnent du vinaigre pour aiguiser la douleur de vos blessures.

Prosterne-toi et prie avec ton ange gardien: “Père, si ce calice ne peut s’éloigner de moi sans que je le boive, que ta volonté soit faite.” Grande parole que beaucoup, qui sont sévères pour leurs frères, ne savent pas dire à propos de ce qui les concerne. Mais toi, dis-le, pour plier le Seigneur à l’accomplissement de tes justes désirs.

Bénissons le Seigneur!»

«Grâces soient rendues à Dieu.»

«Gloire au Père, et au Fils, et au Saint Esprit.»

1944-10-24

Pour les défunts, le 24 octobre 1944.

« Ô Jésus, par ta glorieuse Résurrection tu nous as révélé quels seront pour l’éternité les “vrais enfants du vrai Dieu” ; accorde la sainte résurrection à tous ceux qui nous sont chers et sont morts dans ta grâce, ainsi qu’à nous, quand viendra l’heure de quitter cette terre et la vie.

Par le sacrifice de ton sang, par l’holocauste de ta vie d’Agneau innocent et très-saint, par les larmes de Marie, ta Mère et la nôtre, et la Co-rédemptrice, par les mérites de tous les saints, ouvre ton Royaume à l’âme de nos chers disparus.

Ô Mère, ton supplice n’a pris fin qu’à l’aube pascale devant ton divin Fils ressuscité, et ton attente d’être réunie à lui n’a cessé que dans la joie de ta glorieuse assomption ; console-nous de notre souffrance en libérant de leurs peines ceux que nous aimons même au-delà de la mort ; prie pour nous, qui attendons l’heure de retrouver ceux que nous avons perdus pour les étreindre éternellement.

Ô martyrs et saints qui jubilez au Ciel après avoir confessé le Christ sur la terre à la fois par votre sang et par vos œuvres, adressez un regard suppliant à Dieu, et fraternel aux défunts qui expient, et priez l’Eternel pour eux, pour leur délivrance, et pour leur dire : “La paix éternelle s’ouvre à vous.”

Vous tous qui nous êtes chers, non pas perdus mais seulement séparés, que vos prières pour nous soient comme le baiser que nous n’avons plus, mais que nous regrettons sans cesse. Un jour, grâce à nos suffrages, vous serez enfin libérés de l’expiation et bienheureux dans le saint Paradis, réunis éternellement à vos saints protecteurs et surtout à Dieu un et trine, à Jésus, Roi éternel et universel, à Marie la sainte Mère de Dieu et de tout véritable enfant de Dieu ; alors protégez-nous plus encore, en nous aimant dans la perfection, unis à nous par cette communion des saints — certes invisible mais réelle, active, puissante et pleine d’amour — qui est l’avant-goût de la parfaite réunion des ‘bénis de Dieu le Père, du Christ juge, de l’Esprit Saint donateur des biens suprêmes’, qui nous accordera, en plus de la jouissance de la vision de Dieu, de vous retrouver tels que vous étiez pendant votre existence terrestre, mais devenus encore plus aimés et aimants puisque vous vivez dans l’amour qui est la vie des Cieux ; vous serez alors plus sublimes que toute créature humaine sur terre, aussi sainte soit-elle, pour demeurer dans la gloire des Cieux, et rendus semblables aux anges par la beauté et la gloire. »

AUTO 2.1.01

Quand j’étais une enfant, mais non plus puérile, je vis pleurer mon père. Ces larmes, je les ai encore sur mon coeur.

Lui, qui était si intelligent, avait réalisé des inventions et apporté des modifications aux armes en dotation à notre armée. Et cela, il l’avait fait par amour pour sa patrie, car il aimait intensément son pays et il m’a transmis cet amour. Il cherchait aussi à améliorer le bien-être familial en raison de l’amour qui le liait à moi et à ma mère. Nous avons gardé à la maison les brevets, les citations, les recherches qu’il a faites... fruits de nuits d’étude, de patience, dans le souci de la perfection, jusqu’à la réussite, la satisfaction, la joie. Puis... après tout cela, la trahison.

Comme cela est de coutume dans l’armée, toute découverte de guerre doit être soumise à l’étude de grands officiers d’artillerie. C’est parmi eux que mon père rencontra son Judas. Une petite modification et la corruption, moyennant argent, du propriétaire de l’usine d’armes où papa avait fait construire les exemplaires à soumettre au Ministère, suffirent pour le piège. Mon père, inférieur en grades et ne voulant pas se démettre de l’armée, ni vendre sa découverte à la Belgique, à la France, ou à l’Autriche, qui lui avaient proposé d’importantes sommes d’argent pour cela, se retrouva en position d’infériorité.

Mais il faut préciser que nous étions aussi à une époque où d’obscures protections privilégiaient les membres d’organisations particulières. Et mon père n’appartenait pas et n’a jamais voulu appartenir à ce genre d’associations. Voilà pourquoi... il perdit. Le Ministère, les Généraux, la presse parlèrent de lui en terme élogieux. Mais à l’autre, le traître, revint le brevet, ainsi que le gain.

Cependant, comme toujours, l’argent de la trahison donna des fruits de malédiction. Glisenti, celui qui par amour de l’argent donna un faux témoignage, fut atteint de paralysie et végéta pendant des années comme un animal. Quant au traître, officier d’artillerie, après avoir bénéficié pendant un temps assez bref des millions qui provenaient de sa trahison, il mourut, en se tirant une balle dans la bouche, avec le pistolet qu’il avait usurpé. Quant à sa femme et à sa fille, elles connurent l’extrême misère, au point qu’elles durent se mettre a prendre des services dans des maisons...

Mais qu’importe le mal qu’il advint à autrui? Ce dont je souffre encore c’est de la souffrance qui affligea mon papa... Et cette douleur était déjà assez grande en elle-même, et imméritée, pour un homme droit tel que lui, un travailleur, un homme foncièrement bon. Et si cela avait constitué sa seule souffrance, il l’aurait endurée beaucoup mieux et n’en aurait pas été rongé. Hélas...

Je regrette de devoir encore sonner plusieurs cloches, l’une qui donne un son clair et net, l’autre qui a des notes grinçantes et pénibles. Mais ainsi va la vie. Et il s’agit là de ma vie et de qui vivait autour de moi.

Après la mort de sa mère, maman était devenue carrément intraitable. Un peu à cause de ses maux de foie et, après une certaine atténuation de ce mal, surtout en raison de la fameuse maladie féminine — pour ces femmes cependant qui, grâce à la patience des autres, ont l’opportunité de la cultiver — je veux parler de sa nervosité qui avait fait d’elle un tourment, une calamité pour la famille. Si elle avait eu une dizaine d’enfants, peu de moyens financiers, aucune personne à son service et s’était donc trouvée dans l’obligation de retrousser ses manches et de trimer du matin au soir pour tenir en ordre la baraque, elle n’aurait certes pas pu être hystérique, je vous l’assure. Il y a des malheureuses, qui sont véritablement malades des nerfs, et qui sont à plaindre. Mais maman n’était pas du nombre. Et cela est démontré par le fait qu’elle a atteint sans incident un âge très avancé alors que tous ses proches parents étaient morts depuis longtemps. C’était simplement son moi qui était malade d’égoïsme, d’orgueil, d’excès d’autorité.

Mamie, au cours des dix premières années de vie conjugale, avait mis un frein aux exagérations de sa fille et du baume au coeur blessé de son gendre, qui l’aimait comme une mère adorée. C’était là deux braves personnes qui s’aimaient. A sa mort est survenu l’enfer. Maman n’a jamais accepté, ni n’accepte des observations de personne. Elle se prend pour la perfection et l’infallibilité en personne. Sa parole fait loi et ses désirs sont des ordres.

Papa, désireux d’une bonne entente, n’a jamais réagi à de semblables signes d’auto-encensement... par souci de paix et par amour pour sa femme, envers qui il a toujours fait preuve d’un amour fidèle, absolu, qui aurait mérité une tout autre récompense! Mais il ne réagissait pas aussi parce que... il en était incapable. Mon père n’était pas autoritaire. Ce n’était pas une brute. Pour dompter maman il aurait fallu quelqu’un de plus autoritaire qu’elle, quelqu’un qui puisse la secouer un peu au besoin... Une seule fois aurait fait l’affaire. Mais c’est toujours comme cela que ça se passe! Dans l’union conjugale l’un des deux est le tyran et l’autre la victime. Chez nous, la victime, c’était papa.

Il aurait dû être adoré cet homme sans vices, travailleur, patient, sain, beau et bon, qui avait procuré de la richesse, une vie agréable et du superflu à ce bout de femme qu’était ma mère, et qu’il avait arrachée à l’enseignement où elle risquait de se dessécher toute sa vie. Et voilà qu’en retour il fut un homme maltraité, abreuvé d’impolitesses, de méchancetés, de refus...

AUTO 2.1.02

C’est alors que commencèrent les scènes à cause de la parenté...

Papa avait deux soeurs et un frère. Son frère et une de ses soeurs vivaient à Bergame, et ils avaient donc moins l’occasion d’être dans le nez de maman, qui cependant ne ratait pas une occasion de parler d’eux avec un mépris qui affectait papa. Lorsque tonton Agostino venait à la maison, nous sortions avec lui, papa et moi, pour pouvoir causer tranquillement. Maman restait à la maison par amour-propre et rongeait son frein... Puis elle faisait une scène. Quant à moi, même si j’avais vu papa glisser dans la main de tonton quelques gros billets de banque, je ne disais rien. J’avais compris depuis longtemps qu’il y a des choses à dire et des choses à taire... La prudence a dû m’être infusée par le baptême.L’autre soeur de papa, après avoir vécu en Argentine pendant quelques années, s’était installée, avec son mari et une fille mariée, à Milan. Je ne veux faire ici le procès ni l’apologie de personne. Voilà pourquoi j’affirme que tante Angela avait certainement des défauts. Mais qui donc est sans défaut devant Dieu? Mais je me trompe: maman fait exception! Cette tante, voyant l’autoritarisme maternel, osa intervenir en ma faveur. Ce fut le début des hostilités. Le début d’une guerre continue qui faisait souffrir papa. Selon sa manière de voir, il ne pouvait croire sa soeur coupable de toutes les fautes dont maman l’affublait, et se montrait fâché par toutes ces méchancetés que sa femme décochait à jet continu à l’égard de sa soeur.

Et puis cela ne fut plus suffisant. La situation dégénéra ultérieurement. Ce fut un véritable enfer! Je me demande encore où maman trouvait une telle abondance de forces, d’arguments, de prétextes, de venin, pour tourmenter papa... Cela me fait penser à la phrase de Salomon à propos des trois choses qui chassent un homme hors de sa maison: une cheminée qui enfume, un toit percé et une femme querelleuse[2]. Pour ce qui est de la fumée et de l’humidité, le progrès a pourvu de lui-même à les supprimer, aussi papa n’eut-il pas à souffrir de ces deux ennuis casaniers, voire architecturaux. Mais quant à la femme litigieuse... pauvre papa! Il fut plus fort que le sage roi Salomon, car il la supporta sans prendre la fuite, sans perdre patience, et même en persistant à l’aimer. Et cependant il en souffrit énormément.

De fait rien ne nous blesse davantage que de nous voir méconnus par ceux qui nous sont les plus proches et auxquels nous déversons des trésors d’affection. Papa déversait des trésors d’affection à sa femme... mais ces trésors furent utilisés comme une arme pour davantage le blesser. Sûre de son pouvoir et de l’excessive autorité qu’elle exerçait sur son mari, assurée qu’il ne se démarquerait jamais d’une bonté et d’une patience sans faille, assurée de la perfection de l’amour qu’il lui témoignait, au lieu de tirer de ces gages une arme apte à procurer du bien à elle-même, pour le plus grand profit de son mari et de moi-même, elle transforma cela en un instrument de dévastation morale.

Durant la semaine, papa quittait la maison dès 6 heures du matin et ne rentrait qu’à midi, puis il s’absentait à nouveau de 14 à 19 heures. Après le dîner, il s’entretenait fréquemment avec des amis. Il n’y avait donc rien à craindre. Ce n’était certes pas un rythme de vie idéal, mais il était tout à fait supportable. Par contre le dimanche!!!... Voulez-vous savoir ce qu’était notre dimanche, auquel papa tenait tant, comme à ce jour de fête qu’il pouvait passer avec nous deux qu’il adorait? Vous voici servi.

Après la mort de mamie, je dormais dans la chambre de mes parents et cela dura jusqu’à mes dix ans. Le dimanche matin papa restait au lit un peu plus longtemps que d’habitude et je glissais hors de mon lit et grimpais sur leur grand lit pour prendre ma part de caresses.

Maman, qui s’était déjà levée et se trouvait à l’autre bout de la maison en train de tourmenter la femme de ménage, nous découvrait dans cette position, heureux, l’un dans les bras de l’autre, et éprouvait le besoin d’envenimer notre bonheur. Le plus petit détail lui servait de prétexte pour déclencher l’attaque. Des phrase bénignes du genre: “Cette nuit tu as bien dormi”, “Aujourd’hui, puisque c’est une belle journée, tu pourrais sortir toi aussi”, “Tu as un beau teint ce matin”, “La femme de chambre est-elle guérie de son rhume?”, “Allons-nous rendre visite à Angelina[3] (la soeur de Papa) aujourd’hui?” suffisaient à déclencher le drame. Et cela augmentait selon un crescendo malin, cruel, injuste, sauvage. Reproches, accusations, menaces, tout venait. Rien ne venait freiner ou mettre fin à cette odieuse scène dominicale.

Quant à moi, il me semble me voir, debout dans ma longue robe de chambre, en pleurs, dressée sur le lit matrimonial pour demander grâce. Maman, qui venait d’outrager ce saint homme par les accusations les plus fausses, en venait à le menacer de séparation conjugale. Mon père, excédé, disait: “Mais si cela continue je vais me tirer un coup de pistolet, je ne résiste plus!” Puis elle s’en allait dans la maison, tandis que je restais dans les bras de papa qui pleurait et me disait: “Oh! Maria! Maman ne m’aime plus. Elle ne nous aime plus...”

8.2

Ils marchent lentement, doucement. Ils donnent l’impression de vouloir allonger le plus possible leur route. Tout leur est prétexte pour faire halte. Mais une route a forcément une fin, et celle-ci est sur le point de se terminer. Voilà, au sommet de cette dernière montée, les murs d’enceinte du Temple. Anne pousse un gémissement et serre plus fort la main de Marie.

« Ma chère Anne, je suis avec toi », dit une voix qui sort de l’ombre d’une arcade basse à un croisement de routes.

Elisabeth, qui l’attendait sûrement, la rejoint et la serre sur son cœur. Comme Anne est en larmes, elle lui propose :

« Viens, viens un moment dans cette maison amie, puis nous partirons ensemble. Zacharie est là, lui aussi. »

Ils entrent tous dans une pièce basse et sombre où brille un grand feu. La maîtresse de maison, certainement une amie d’Elisabeth, mais inconnue d’Anne, se retire par politesse pour laisser le petit groupe tranquille.

« Ne crois pas que j’aie changé d’avis, ou que je donne à regret mon trésor au Seigneur, explique Anne entre ses larmes, mais c’est le cœur… Oh, comme mon vieux cœur souffre de retrouver sa solitude de mère sans enfant ! Si tu le sentais…

– Je le comprends, mon Anne… Mais tu es bonne et Dieu te réconfortera dans ta solitude. Marie priera pour que Dieu donne la paix à sa mère, n’est-ce pas ? »

Marie caresse les mains de sa mère et les embrasse, elle se les passe sur le visage pour en être caressée, et Anne serre ce petit visage dans ses mains, et l’embrasse, encore et encore. Elle ne s’en rassasie pas.

Zacharie entre alors et salue :

« La paix du Seigneur soit sur les justes.

– Oui, répond Joachim, demande pour nous la paix, car notre cœur tremble de l’offrir. C’est comme l’offrande d’Abraham[4] lorsqu’il gravissait la montagne, et nous ne trouverons pas d’autre offrande pour racheter celle-là. Nous ne le voudrions pas, d’ailleurs, parce que nous sommes fidèles à Dieu. Mais nous souffrons, Zacharie. Toi qui es prêtre de Dieu, comprends-nous et ne t’en scandalise pas.

– Jamais ! Bien au contraire, votre douleur sait ne pas dépasser les bornes de ce qui est permis et vous porter à l’infidélité, et cela m’apprend à aimer le Très-Haut. Mais prenez courage.

8.3

La prophétesse Anne aura grand soin de cette fleur de David et d’Aaron. C’est actuellement le seul lys de sa descendance sainte que David ait au Temple, et on s’en occupera comme d’une perle royale. Les temps touchent à leur terme et les mères de sa lignée devraient avoir souci de consacrer leurs filles au Temple – puisque c’est d’une vierge de la souche de David que sortira le Messie. Mais les places réservées aux vierges dans le Temple sont vides, à cause du relâchement de la foi. Il y en a trop peu au Temple, et aucune de la descendance royale depuis que Sarah, fille d’Elisée, en est sortie pour se marier, voici trois ans. Il est vrai qu’il manque encore six lustres pour arriver à la date fixée, mais… Eh bien, espérons que Marie sera la première de nombreuses vierges davidiennes devant le Voile sacré. Et puis… qui sait ?… »

Zacharie n’ajoute rien, mais il regarde Marie d’un air pensif. Il reprend :

« Je veillerai moi aussi sur elle. Je suis prêtre et j’ai mes entrées. J’en profiterai pour ce petit ange. Et Elisabeth viendra la voir souvent…

– Oh, certainement ! J’ai un grand besoin de Dieu et je viendrai le dire à cette enfant, afin qu’elle le dise à l’Eternel. »

AUTO 2.1.03

J’ai beaucoup pardonné, beaucoup, oui beaucoup à celle qui m’a transpercé la poitrine. Mais j’ai pardonné pour ma souffrance provoquée par pure méchanceté. Mais pour les larmes de papa... non, je ne pardonne pas. Je mentirais si je disais que je peux pardonner à celle qui provoqua ces larmes. Je pardonne pour mes cauchemars d’enfant... Quelles frayeurs n’ai-je pas éprouvées, lorsque je craignais que papa ne se suicide! Lorsqu’il tardait à rentrer pour quelque raison à la maison, j’imaginais aussitôt qu’il s’était tué... C’est alors que mon coeur commença à flancher... Je lui pardonne pour mes fêtes gâchées, après avoir fait tout mon devoir d’écolière pendant six jours, goûtant d’avance la joie dominicale. Je lui pardonne pour la destruction de mes espérances, de mes illusions, si dures à mourir. Je lui pardonne d’avoir tué dès mon enfance la sérénité, de m’avoir fait perdre le sourire. Je lui pardonne d’avoir rempli de pleurs, de découragement, de pessimisme ma journée, dès les premières heures du jour. Je pardonne beaucoup. Je pardonne tout: tout le mal qui m’a été procuré par injustice, ainsi que tout le bien qui m’a été arraché par égoïsme. Mais je ne pardonne pas pour ces larmes. Je ne pardonne pas pour les larmes de papa. Elles me reviennent comme la plus précieuse des reliques paternelles et restent enfermées dans mon coeur, qui resta froissé par ces larmes, comme des gouttes de plomb brûlant, qui m’ont blessée dès mon enfance, mais ces blessures ne m’appartiennent pas au point de pouvoir les pardonner. Et même, depuis l’endroit où elles sont enfermées, depuis la cicatrice que leur chute a provoquée en moi, ces larmes crient, hurlent en un sanglot, en un cri d’amour, en un cri qui est prière: “Rappelle-toi et sois juste”. Je me souviens et j’agis avec justice.

J’ai continué d’aimer ma mère parce que j’avais le coeur de mon père... Si j’avais eu un autre coeur, je ne sais pas si j’aurais pu l’aimer, après avoir vu la façon dont elle a tourmenté cet homme. J’ai continué à l’aimer par une tendance naturelle donc, et par devoir... Oh! Quelle triste chose que d’aimer par devoir! Mais mon père, ce cher papa, je l’ai aimé d’amour pour moi et pour elle, et d’un tel amour... Vous allez voir comment nous nous sommes aimés jusqu’au bout...

J’ébauche seulement quelques points à ce propos, car cette évocation est trop douloureuse pour moi. Je ressens — puisque j’ai le sentiment que nos morts restent en contact avec nous, tournent autour de nous, veillent sur nous —, je sens encore les bras de papa autour de mon corps secoué par les sanglots, pendant que sa voix me déclare: “Oh! Maria! Maman ne nous aime plus!...” C’est là une lame qui me remue le coeur...

...Voilà comment se déroulaient mes fêtes, nos fêtes. Pourtant les optimistes tenaces que nous étions accumulaient durant la semaine des trésors de bonnes grâces, de gentillesses, dans l’espoir que le dimanche suivant serait meilleur que le précédent, qui avait été si malheureux... C’était là des illusions...

Et lorsque survenaient de grandes fêtes, celles auxquelles nous tenions, papa et moi, comme Noël, Pâques, Saint-Joseph,[5] Sainte-Anne (fête du nom de baptême de maman), ou mon anniversaire, la “lune” intervenait peu avant et ne se couchait que lorsque la fête était tout à fait terminée, après avoir tout gâché.

Lorsque je parcours l’Evangile, parmi les nombreux miracles de Jésus, je m’arrête pour admirer la guérison des lunatiques. C’est beaucoup plus fort que les lépreux qui sont purifiés, les aveugles guéris, ou les morts ressuscités! C’est celui-là le véritable miracle!!! Car si toutes les mésaventures sont des mésaventures, celle d’être méchant et de torturer ceux qui vous entourent est la plus grande des mésaventures. C’est une lèpre qui pourrit l’âme. C’est une cécité qui aveugle. C’est une surdité qui rend sourd à l’appel du coeur. C’est une mort à tout bien. C’est un délit envers soi-même et envers le prochain. C’est une offense portée contre Dieu.

Celui qui est méchant est pire qu’une calamité naturelle dont on ne peut se soustraire, parce que cela est réglé par des lois éternelles, mais justement parce qu’une calamité est réglée par des lois éternelles elle apparaît de façon plus dispersée dans ses manifestations, au cours du temps. On se résigne donc aux mésaventures qui nous viennent de la nature et du cours inexorable des événements des peuples. Cela dépend peut-être du fait que, puisqu’il s’agit de choses décrétées depuis toujours par l’Eternel et qui font partie de notre existence d’êtres vivants sur le globe terrestre, ces choses-là sont rendues supportables par une grâce spéciale de Dieu. J’ai vu ressurgir la vie dans des régions dévastées par les tremblements de terre, par les éruptions volcaniques. J’ai vu sur les ruines et sur la lave s’épanouir à nouveau les fleurs, et les oiseaux faire leurs nids, et les femmes chanter en berçant un bébé, et l’homme rentrer du travail en chantant, j’ai vu l’espérance et l’amour resurgir comme le phénix des cendres du désastre.

Mais le désespoir qu’un être humain porte à d’autres êtres semblables à lui et qui, en raison du lien du sang ou de l’affection, ne peuvent pas ou ne veulent pas se rebeller, est terrible.

AUTO 2.1.04

Fruit d’un coeur qui est en proie au démon de l’égoïsme, de l’abus d’autorité et de l’orgueil, il procure une amertume qui vous accompagne toute la vie comme une toxine. C’est une amertume et une vision particulière des choses qui aiguisent notre capacité de regarder derrière le décor mensonger des convenances sociales. Elle stérilise tout dans le coeur, cette peine qui nous provient d’un être qui vit pour tourmenter, et qui est la proie d’un propre “moi” malade, pour ne pas dire coupable. Sur son parcours, on assiste à la mort des espérances, à l’écroulement des rêves, à la pulvérisation de toutes les bonnes actions. Comme un rouleau compresseur jeté sur l’humanité qui l’entoure, un coeur mauvais étale et détruit tout dans la poussière et dans la boue: l’intelligence, la santé, les affections. Il endommage même la foi dans des coeurs qui en viennent à douter de Dieu lui-même, parce qu’il n’intervient pas pour mettre fin à tant de mal.

Malheur à nous lorsque nous découvrons, surtout dès l’âge tendre, la puissance de la méchanceté humaine. L’amer désespoir que provoque en nous la connaissance de tout le mal qu’un de nos semblables peut procurer à ses semblables est tel que, sans une aide supérieure, il ne nous serait pas possible de le supporter et nous serions fatalement portés au total degoût de tout et de tous. Heureusement que Dieu intervient, si bien que l’âme, tout en restant blessée, ne meurt pas. Mais c’est la santé qui meurt, parfois l’intelligence, toujours la joie.

Chez mon père moururent ces trois choses; et cela je ne puis le pardonner. A douze ans, je restai orpheline de l’âme de mon père et de son intelligence. Ce qui survécut et que je connus de lui, ce fut un corps revenu en enfance. Et cela, dois-je l’oublier? Non. Je ne puis. S’il avait connu seulement la souffrance de se savoir trahi par un étranger, mon père ne serait pas mort dans son psychisme aussi rapidement. Ce sont les heures passées en famille, corrosives comme de l’acide, érosives comme de la toile émeri, qui ont détruit mon cher papa. Non, cela je ne puis l’oublier. Et ce ne serait pas juste non plus.

Voilà presque huit ans que ma mère est veuve et elle ne sait s’en faire une raison. Pourquoi donc? Pourquoi ressent-elle cet aiguillon qui la tourmente, qui la martyrise? Il ne s’agit pas de regrets d’amour, mon Père, mais de remords.

Lorsque la mort nous enlève un être cher, la réaction que cela provoque dans notre coeur est bien différente. Lorsque la douleur n’est troublée par aucun remords, il s’agit d’une souffrance majestueuse et sereine malgré sa véhémence. Mais lorsque il y a du remords qui nous ronge à l’égard d’un disparu, la souffrance est inquiète, la souffrance est angoissée et irascible à l’égard d’autrui, et d’abord à l’égard de Dieu, à qui elle reproche ce qui vient d’arriver, car en vérité ce reproche nous ronge et nous accuse. Oh! quelle douceur que de pouvoir élever le regard vers le ciel et dire à celui qui est là-haut, avec Dieu: “Je ne t’ai jamais fait pleurer!”

J’ai dit que je ne puis pardonner... Car vous savez ce que j’entends par le mot pardon. Nous en avons déjà parlé. Pardon signifie pour moi: oublier le mal reçu.

Or je suis parvenue, par la grâce de Dieu, à oublier le mal que j’ai reçu pour ma part. Car ce mal m’a envoyée, comme une balle violemment jetée au sol, rebondir entre les bras de Jésus. Voilà pourquoi ce mal est devenu pour moi un bien. Mais je ne puis et je n’ai pas le droit d’oublier le mal que reçut mon père. Et ce mal-là, puisque je ne l’oublie pas, je ne le pardonne pas. Tout ce que je peux faire de plus, c’est de ne point le reprocher à celle qui le provoqua, et de faire comme si elle ne l’avait pas accompli, continuant à la respecter comme si elle avait été une parfaite compagne pour l’époux que Dieu lui avait confié, et c’est tout. Je ne puis faire davantage. Et je ne veux pas faire plus, par égard et par dévotion envers mon père.

De 1904 à 1935, trente et un ans ont passé. Un temps pourtant assez long! Et durant tout ce temps mon papa a souffert à cause de cela. Son coeur a été piétiné. Ses sentiments ont été trahis. Ses affections ont été brisées. Sa santé a été détruite. Son intelligence a subi des lésions. Jusqu’à la dernière heure c’est sa dignité même d’être humain qui a été mortifiée...

Quel poids énorme de douleur filiale pèse sur mon coeur! C’est seulement en le déposant sur les épaules de Jésus, mon divin Cyrénéen, que je parviens à traîner cette montagne d’absynthe qui a toujours écrasé ma sensibilité de fillette et pressé de mes fibres des larmes de sang.

Au cours de cette maladie aussi torturante, aussi longue, aussi avilissante, vous voyez combien je reste sereine... Mais ce que vous ne pouvez savoir, car alors vous ne connaissiez même pas mon existence, c’est la douleur déchirante qui faillit me faire devenir folle lorsque mourut mon papa... Et ce que vous ne pouvez pas voir, car personne en dehors de Dieu et de mon ange ne peut le voir, c’est mon ardent et continuel désir de papa, la nostalgie que j’ai de lui, ma pensée qui se tourne constamment vers lui...

Lorsque je pense à la manière dont il a souffert et à tout ce qu’il a souffert, c’est comme si un aiguillon ne déchirait pas seulement ma chair, mais pénétrait jusqu’à mon coeur. Et lorsque vient mon tour d’être piétinée et vous savez comment — deux noms surgissent sur mes lèvres: “Jésus”, “Papa”. Ce sont mes deux amours. Ce sont mes deux réconforts. Ce sont les deux aimants qui me rendent aisé le bien a faire et me rendent douce la mort qui m’ouvrira la voie pour m’unir à eux...

8.4

Anne a repris courage. Pour la réconforter un peu plus, Elisabeth lui demande :

« N’est-ce pas ton voile d’épouse ? Ou bien as-tu filé du nouveau byssus ?

– C’est bien le même. Je le consacre au Seigneur avec elle. Je n’y vois plus guère… et puis nos ressources ont bien diminué à cause des taxes et à la suite de revers de fortune… Il m’était impossible de faire de grosses dépenses. J’ai seulement préparé un riche trousseau pour son séjour dans la Maison de Dieu et pour après… parce que je pense que ce n’est pas moi qui l’habillerai pour ses noces… et je veux que ce soit toujours la main de sa maman, même froide et inerte, qui la pare pour son mariage et lui file ses linges et ses vêtements d’épouse.

– Oh ! Pourquoi ces tristes pensées ?

– Je suis déjà âgée, ma cousine. Je ne l’avais jamais autant ressenti que maintenant, sous le poids de cette souffrance. J’ai donné les dernières forces de ma vie à cette fleur, pour la porter et la nourrir, et maintenant… et maintenant… la douleur de la perdre souffle sur ces dernières forces et les dissipe.

– Il ne faut pas dire cela, ne serait-ce que par égard pour Joachim.

– Tu as raison. Je tâcherai de vivre pour mon mari. »

Joachim, attentif aux paroles de Zacharie, a fait semblant de ne rien entendre, mais il a entendu, et il pousse un profond soupir, les yeux baignés de larmes.

« Nous voici entre la troisième et la sixième heure. Je crois le moment venu d’y aller » dit Zacharie.

Tous se lèvent pour remettre leur manteau et partir.

8.5

Mais, avant de sortir, Marie s’agenouille sur le seuil, bras ouverts. C’est un petit chérubin qui implore :

« Papa ! Maman ! Votre bénédiction ! »

Elle ne pleure pas, la courageuse petite. Mais ses lèvres tremblent et sa voix, brisée par un sanglot retenu, ressemble plus que jamais au gémissement tremblant de la tourterelle. Son petit visage est plus pâle et son regard révèle une anxiété résignée. C’est ce même regard que je verrai au Calvaire et au Sépulcre, en plus fort, jusqu’à devenir insoutenable, non sans en souffrir profondément.

Ses parents la bénissent et l’embrassent, une fois, deux fois, dix fois. Ils ne peuvent s’en rassasier… Elisabeth pleure en silence et Zacharie, bien qu’il ne veuille pas le montrer, est profondément ému.

Ils sortent, Marie entre son père et sa mère, comme auparavant, et Zacharie avec sa femme à l’avant. Les voici à l’intérieur des murs du Temple.

« Je vais chez le grand-prêtre. Vous, montez à la grande terrasse. »

Ils traversent trois cours et trois porches superposés. Les voici au pied d’un vaste cube de marbre couronné d’or. Chaque dôme, convexe comme une énorme moitié d’orange, luit au soleil de midi qui tombe à pic sur une grande cour entourant un édifice majestueux et envahit la vaste esplanade ainsi que le grand escalier qui mène au Temple. Seul le portique qui lui fait face, le long de la façade, est à l’ombre ; par contraste avec tant de lumière, la gigantesque porte de bronze et d’or paraît encore plus sombre et solennelle.

Marie semble encore plus comme neige sous ce grand soleil. Elle arrive au pied de l’escalier, entre son père et sa mère. Comme leur cœur à tous trois doit battre ! Elisabeth se tient à côté d’Anne, mais légèrement en retrait, d’un demi-pas.

8.6

Une sonnerie argentine de clochettes, et la porte tourne sur ses gonds. On dirait le timbre d’une cithare pendant que la porte pivote sur ses sphères de bronze. L’intérieur du Temple apparaît, avec ses lampes tout au fond. Un cortège s’avance vers la porte, venant de l’intérieur. C’est un cortège majestueux, accompagné en fanfare de trompettes d’argent, de nuages d’encens et de lumières.

Le voilà sur le seuil de la porte. Celui qui doit être le grand-prêtre se tient à l’avant. C’est un vieillard solennel, vêtu de lin très fin ; sur ce premier vêtement, il porte une tunique plus courte, elle aussi en lin, et sur cette dernière une espèce de chasuble, quelque chose d’intermédiaire entre la dalmatique et l’habit des diacres, multicolore : pourpre et or, violet et blanc y alternent et brillent au soleil comme des joyaux ; sur l’ensemble, deux vrais bijoux brillent plus vivement encore à la hauteur des épaules. Ce sont peut-être des boucles portant un chaton précieux. Sur la poitrine, une large plaque tout étincelante de pierres, soutenue par une chaîne en or. Des pendentifs et d’autres ornements brillent en bas de sa tunique courte, et de l’or luit sur son front au haut d’une coiffure qui me rappelle celle des prêtres orthodoxes, leur mitre étant bombée au lieu d’être pointue comme celle des catholiques.

Ce solennel personnage s’avance, seul, jusqu’au début de l’escalier, sous la lumière dorée du soleil qui le rend encore plus splendide. Les autres attendent, rangés en cercle en dehors de la porte, sous le portique ombragé. A gauche se tient un groupe de jeunes filles en vêtements blancs accompagnées de la prophétesse Anne et d’autres personnes âgées, certainement des maîtresses.

Le grand-prêtre regarde la petite fille et sourit. Elle doit lui paraître bien petite au pied de cet escalier digne d’un temple égyptien ! Il lève les bras vers le ciel, en prière. Tous baissent la tête, comme anéantis devant la majesté sacerdotale en communion avec l’éternelle Majesté.

Puis il fait signe à Marie. Celle-ci se sépare de son père et de sa mère et monte, comme fascinée. Elle sourit. Elle sourit à l’ombre du Temple, là où descend le Voile précieux… Elle arrive en haut des marches, aux pieds du grand-prêtre qui lui impose les mains. La victime est agréée. Quelle hostie plus pure le Temple avait-il jamais vue ?

Il se retourne alors et pose la main sur l’épaule de l’Agnelle immaculée comme pour la mener à l’autel, et la conduit vers la porte du Temple. Avant de la faire entrer, il l’interroge :

« Marie, fille de David, est-ce là ton vœu ? »

Un “ oui ” cristallin lui répond, et il s’écrie :

« Dans ce cas, entre. Marche en ma présence et sois parfaite. »

Marie entre alors, et l’ombre l’engloutit. Le groupe des vierges et des maîtresses, enfin celui des lévites, la dérobent toujours plus aux regards, la séparent… On ne la voit plus…

Avec un son harmonieux, la porte tourne sur ses gonds. Un entrebâillement toujours plus étroit permet d’apercevoir le cortège qui se dirige vers le Saint. Ce n’est maintenant plus qu’une fente, puis plus rien, la porte est close.

Au dernier accord des gonds sonores répond le sanglot des deux vieillards et un même cri :

« Marie ! Ma fille ! »

Puis deux gémissements qui s’entrecroisent : « Anne ! », « Joachim ! », pour conclure :

« Rendons gloire au Seigneur qui la reçoit dans sa maison et la conduit sur ses voies. »

Tout s’achève comme cela.

8.7

Jésus dit :

« Le grand-prêtre a dit : “ Marche en ma présence et sois parfaite. ” Il ignorait qu’il s’adressait à la Femme qui n’était inférieure qu’à Dieu seul en perfection. Mais il parlait au nom de Dieu, de sorte que son ordre était sacré. S’il est toujours sacré, il l’était tout particulièrement pour Marie, pleine de Sagesse.

Marie avait mérité que “ la Sagesse[6] la prévienne et se montre à elle par avance ”, car, “ dès le début de son existence, elle avait veillé à sa porte et, dans le désir de s’instruire, par amour, elle voulait être pure pour obtenir l’amour parfait et mériter d’avoir la Sagesse pour maîtresse. ”

Dans son humilité, elle ignorait qu’elle la possédait et que son union à la Sagesse ne faisait que continuer les divins battements de son cœur au paradis. Elle ne pouvait l’imaginer. Et quand dans le silence de son cœur Dieu lui tenait des propos sublimes, son humilité lui faisait croire qu’il s’agissait de pensées d’orgueil. Elle élevait alors son cœur innocent vers Dieu et le suppliait : “ Prends pitié de ta servante, Seigneur ! ”

Oui, vraiment : la vraie femme sage, la Vierge éternelle n’a eu qu’une seule et même pensée depuis le commencement de son existence : “ Tourner son cœur vers Dieu dès le matin de sa vie et veiller pour le Seigneur, en priant en présence du Très-Haut ”, en demandant pardon pour la faiblesse de son cœur, comme son humilité lui suggérait de le croire ; elle ne se doutait pas qu’elle anticipait les demandes de pardon pour les pécheurs qu’elle allait faire au pied de la croix en union avec son Fils mourant.

“ Plus tard[7], si telle est la volonté du Seigneur, elle sera remplie de l’esprit d’intelligence ” et comprendra alors sa sublime mission. Mais elle n’est pour l’instant qu’une petite fille qui, dans la paix sacrée du Temple, lie, “ relie ” toujours plus étroitement à Dieu ses conversations, ses affections, ses souvenirs.

Celui est destiné à tout le monde.

8.8

Mais pour toi, petite Maria, le Maître n’a-t-il rien de particulier à te dire ? “ Marche en ma présence, sois donc parfaite. ” Je modifie légèrement la phrase sacrée et je t’en fais un ordre : parfaite dans l’amour, parfaite dans la générosité, parfaite dans la souffrance.

Regarde une fois de plus ma Mère. Médite sur ce que beaucoup ignorent ou veulent ignorer, parce que la souffrance est une chose trop désagréable à leur palais et à leur esprit. La souf­france… Marie l’a connue dès les premiers instants de sa vie. Etre parfaite, comme elle l’était, c’était avoir une sensibilité parfaite. Il s’ensuit que le sacrifice devait lui être d’autant plus pénible, mais, pour cette raison même, plus méritoire. Qui possède la pureté possède l’amour, qui possède l’amour possède la sagesse, qui possède la sagesse possède la générosité et l’héroïsme, parce qu’il sait pour qui il se sacrifie.

Elève ton esprit, même si la croix te fait plier, te brise, te tue. Dieu est avec toi. »


Notes

  1. Le 19 juin et le 22 août 1943, dans “Les cahiers de 1943”.
  2. Allusion au livre des Proverbes, par ex. 19,13 et 27,15.
  3. “Angelina”, diminutif italien de “Angela” (NdT).
  4. Abraham : Dans l’épisode du sacrifice de son fils Isaac relaté en Gn 22, 1-18. Il comprend la promesse de Dieu, qui sera rappelée en 24.2
  5. La Saint-Joseph est une grande fête dans toute l’Italie (19 mars) où elle coincide aujourd’hui avec la fête des pères, mais était alors la fête de Giuseppe Valtorta, le père de Maria (NdT).
  6. la Sagesse en : Sg 6, 13.
  7. Plus tard… est tiré de : Si 39, 6. Les citations qui précèdent sont tirées de : Pr 8.