Les Écrits de Maria Valtorta

5. Naissance de Marie. Sa virginité dans la pensée éternelle du Père.

5.1

Je vois Anne sortir du jardin potager. Elle s’appuie au bras d’une parente, sûrement, parce qu’elle lui ressemble. Elle est bien grosse et paraît fatiguée, peut-être aussi sous l’effet de la chaleur, toute pareille à celle qui m’accable.

Le jardin a beau être ombragé, l’air est brûlant, torride. Un air à couper au couteau comme une pâte molle et chaude tant il est lourd, sous un ciel impitoyable d’un bleu que la poussière en suspension dans l’air assombrit légèrement. La sécheresse doit s’être installée depuis longtemps car la terre, là où elle n’est pas irriguée, est littéralement réduite en une très fine poussière presque blanche, d’un blanc qui tend un peu vers le rose sale. En revanche, l’arrosage la rend marron-rouge foncé au pied des plantes ou le long des courtes plates-bandes où poussent des rangs de légumes et autour des rosiers, jasmins et autres fleurs et fleurettes, qui se trouvent surtout devant et le long d’une belle tonnelle qui coupe en deux le verger jusqu’à la lisière des champs d’avoine moissonnés. Même l’herbe du pré qui marque l’extrémité de la propriété est sèche et rare. Ce n’est qu’à la limite, là où se trouve une haie d’aubépine sauvage déjà toute parsemée des rubis de ses petits fruits que l’herbe est plus verte et touffue ; il y a là des brebis et leur petit berger, en quête de pâture et d’ombre.

Joachim se tient autour des rangées de légumes et d’oliviers. Deux hommes sont là pour l’aider. Malgré son âge, il est alerte et a plaisir à travailler. Ils sont en train d’ouvrir de petites rigoles au bord d’un champ pour amener de l’eau aux plantes assoiffées ; et l’eau se fraye un chemin en gargouillant entre l’herbe et la terre sèche, elle forme des boucles qui paraissent un moment être d’un jaune cristallin puis ne sont plus que des cercles sombres de terre humide autour des ceps et des oliviers lourds de fruits.

Anne se dirige lentement vers Joachim en passant par la tonnelle ombragée sous laquelle des abeilles d’or bourdonnent, avides du suc des grains de raisin blonds. A sa vue, il se hâte d’aller à sa rencontre.

« Tu es venue jusqu’ici ?

– La maison est chaude comme un four.

– Et tu en souffres…

– C’est l’unique souffrance de mes derniers moments de grossesse. Elle est commune à tous, hommes et bêtes. Ne reste pas trop à la chaleur, Joachim.

– L’eau, qu’on espère depuis si longtemps et qui semblait proche depuis trois jours, n’est pas encore venue et la campagne brûle. Heureusement que nous avons près d’ici une source au débit si abondant. J’ai ouvert les canaux. C’est un faible soulagement pour les plantes, dont les feuilles sont fanées et couvertes de poussière, mais cela servira à les garder en vie. S’il pouvait pleuvoir… »

Joachim scrute le ciel avec l’anxiété de tout cultivateur, tandis qu’Anne, fatiguée, s’évente à l’aide d’un éventail fait d’une feuille sèche de palmier entrelacée de fils multicolores qui lui donnent sa rigidité.

La parente dit :

« Là-bas, des nuages rapides apparaissent au-delà du grand Hermon. Le vent vient du nord, il rafraîchira. Peut-être donnera-t-il de l’eau.

– Cela fait trois jours qu’il se lève, mais qu’il tombe au lever de la lune. Ce sera encore la même chose. »

Joachim est découragé.

« Retournons à la maison, dit Anne. Ici, c’est irrespirable, et je pense qu’il vaut mieux rentrer. »

Une pâleur qui a envahi son visage lui donne un teint encore plus olivâtre.

1946-03-24

Vous attendez tellement, et avec impatience, d’entendre la parole angélique si douce, si limpide, si réconfortante.

Mais je dois dire que depuis que vous êtes parti[1], un ange, qui n’est pas le mien, me semble-t-il, m’est constamment et visiblement présent. Je vous dis qu’il n’est probablement pas le mien parce que, alors qu’Azarias se montre à moi d’habitude en se matérialisant comme je vous l’ai déjà décrit en son temps, celui-ci est tout à fait spiritualisé, d’une lumière très vive que seul un miracle de Dieu me permet de fixer. Il a la beauté incorporelle des êtres spirituels, il n’utilise pas ses deux pieds mais ses deux ailes de lumière pour se déplacer, et tout en lui est lumière: le visage, les mains croisées sur la poitrine, le vêtement immatériel et d’une blancheur éclatante… Je dis: mains, visage, vêtement, parce que nous, pauvres mortels, nous ne pouvons que nous exprimer matériellement pour dire ce que nous voyons. Mais cet esprit très beau qui ne me quitte jamais et avec lequel mon âme entretient de continuels colloques d’amour, n’a que l’incorporelle condensation de son esprit en forme de visage, de mains, de vêtement pour se rendre présent à mon œil spirituel.

En fin de compte, il me paraît comme l’ange de Gethsémani qui “était lumière en forme d’ange”; il me semble être l’un de ceux si nombreux que j’ai vu dans les chœurs du paradis… Oh! lumière, lumière qui chante dans les azurs infinis du ciel!… Il me semble être l’un de ceux de Noël,… aux bergers,… un de ceux de Còmpito[2] dans l’une des dernières nuits d’exil, et qui m’entraînèrent jusqu’à l’extase par leurs vols en chantant des musiques célestes harmonieuses et impossibles à répéter…

Qui il est, je ne le sais pas. Je sais que sa présence est mon réconfort. Il est pour moi plus doux qu’un clair de lune au voyageur solitaire et perdu, il me donne l’assurance que je ne suis pas seule mais que je suis en la meilleure des compagnies, avec le meilleur des guides, et sur la meilleure voie: celle de l’ange de Dieu et sur la voie que suivent les anges, celle de Dieu. Qui il est, je ne le sais pas. Il me rend heureuse par sa présence, mais il ne se dévoile pas. Hier, Marta[3] fut absente pendant plus de six heures, à Camaiore… eh bien moi, seule dans ma chambre trois heures sur six, j’étais tellement contente de cette présence angélique que j’en éprouvais même un soulagement physique. Je me suis recueillie en cette méditation et contemplation qui peut paraître aux étrangers une quasi-somnolence alors qu’il s’agit au contraire d’une ferveur de l’esprit, j’étais heureuse… Quelle paix!

Mais maintenant Azarias se montre et parle. C’est donc que l’ange lumineux n’est pas Azarias… et j’écris.

Azarias dit:

«C’est avec l’humilité d’un petit frère devant son grand frère que je viens pour notre sainte messe. C’est l’ange de la soixante-dixième semaine, le consolateur de Gethsémani, le très saint archange Gabriel que l’Eternel t’accorde pour ami afin qu’il te réconforte parce qu’il est l’archange de la joie, des joies célestes: par sa lumière il augmentera ta capacité à comprendre.

Il t’apparaît pour te donner une légère idée de sa réalité dans les cieux. une nouvelle capacité de voir est donnée aux sens de ton esprit, encore purifiés par ta dernière épreuve. Crois, mon âme, que plus la créature se fait obéissance et charité, plus l’esprit évolue vers ce que sera sa vie dans le paradis, dans l’at­tente de la résurrection des corps. Les pesanteurs et limites tombent à chaque obéissance parfaite et prompte et, comme usées par la flamme de la charité - parce que l’obéissance est charité - les écailles qui limitent encore les puissances spirituelles de vision s’effritent: l’âme s’approche, en grande jubilation, de la connaissance de la vie des cieux, de ce qui est là-haut… adoration, béatitude, paix, jubilation de lumière…

Vois, mon âme, si tu avais fait, même intérieurement, un mouvement de rébellion, une minime désobéissance, un compromis, simplement l’un de ces pauvres compromis dont même les meilleurs chrétiens sont trop souvent coutumiers, au lieu de se faire moins pesantes, les limitations de ton pouvoir visuel de créature se seraient faites plus lourdes et plus épaisses, telles des neiges qui s’accumulent; elles t’auraient éloignée comme un véhicule qui emmène ailleurs… Tu t’es aperçue du piège dans lequel l’Ennemi voulait te faire tomber pour susciter le dégoût du ciel à ton égard. Par des réflexions mensongères, il voulait te faire désobéir à l’ordre que tu as eu de signaler avec sincérité les livres que tu as. Il n’y a rien de censurable parmi tes livres, rien qui soit de nature à permettre aux mécréants du surnaturel de dire que tu as eu des aides culturelles dans ton travail. Mais il voulait te faire peur, disant ceci et cela, pour te porter à… oublier volontairement quelque livre.

Oublier n’est pas un péché quand il s’agit d’une vraie lacune de la mémoire. Mais vouloir oublier pour obéir comme on croit humainement utile de le faire, c’est un péché. Les restrictions mentales ne sont pas de bonnes choses, ni les réserves, ni le fait de dire par exemple: “J’ai prétendu que je n’ai pas d’autres livres parce que présentement je ne les ai pas à la maison”, une des échappatoires très utilisées parmi les chrétiens, tout comme celle de dire par exemple: “Je n’ai pas vu”, seulement parce qu’on ne voit pas en ce moment précis. Ce sont des mensonges. Il ne faut jamais mentir, pas même dans les nuances.

La vérité n’est pas une chose nuancée, vague comme une nuée dans le ciel… C’est un bloc solide, carré, un diamant lumineux, transparent, très beau, mais dur, inattaquable par les vents, les pluies ou la main des hommes. C’est comme si la vérité venait directement de ce qui est plus parfait que la terre, autrement dit du ciel. Même si l’homme veut la détruire, et alors que sur terre il semble y parvenir, en réalité la vérité reste intacte dans son règne. Tôt ou tard elle vient à être connue et reconnue, avec les mérites de l’esprit qui lui est resté fidèle.

La vérité est tellement diamantaire que, au lieu d’être rayée, c’est elle qui raye et brise les âmes de verre des infidèles qui ne veulent ni la reconnaître ni l’accueillir; de gré ou de force, elle écrit ses sentences qui sont condamnation pour les morts, les sourds, les aveugles de l’esprit, les apathiques, les tièdes que Dieu repousse et vomit loin de lui. Elle écrit sa vérité d’“être vérité”, même si on la nie, sur les pauvres cristaux enfumés et poussiéreux, couverts d’inutiles toiles d’araignée, qui se croient meilleurs que les diamants pour la seule raison qu’ils sont bien emballés.

Vois, mon âme, si tu avais accepté une restriction mentale, l’une de celle que te proposait Satan, et si tu avais omis ce livre de ton grand-père parce qu’il pouvait porter ombrage aux prêtres, tel autre de ta mère parce qu’il est à l’Index, tel autre à toi parce qu’il parle de Dieu et pourtant de façon tellement minime qu’il ne peut certainement pas expliquer ce que tu écris, et tout cela pour paraître sainte même à travers les livres que tu conserves par souvenir comme tu gardes les tableaux de famille que tu ne peux regarder tant tu es infirme, mais dont la destruction te ferait souffrir parce que c’est le visage de ton père, de ta mère, de tes grands-parents, etc., tu aurais menti; alors tu ne mériterais pas cette paix dont tu jouis et tu ne verrais pas le glorieux Gabriel. Tu as davantage mérité par cette parfaite obéissance, qui pourra paraître si ridicule aux superficiels, que si tu avais récité mille prières vocales.

Ceci pour te dire la valeur de l’obéissance qui ne doit se souiller d’aucun compromis. Sois toujours héroïque et tu augmenteras toujours en toi la paix et la lumière.

Maintenant méditons notre sainte messe.

L’introït ne te paraît-il pas écrit justement pour toi, petite voix? S’il définit exactement ta situation actuelle: “Le piège mis à tes pieds”, il décrit tout aussi bien ton état spirituel: “Mes yeux sont toujours tournés vers le Seigneur.”

Voilà, oui! Il en est toujours ainsi! La méchanceté, l’incrédulité des hommes, auxquels, par contre, tu dois toujours pardonner avec les paroles de notre très saint Seigneur Jésus: “Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font”, pourront toujours te tendre des pièges. Mais où? Aux pieds, à cette partie infime et matérielle posée dans les saletés des chemins du monde, parce que pour l’instant tu es encore dans le monde, comme y était le Seigneur Jésus durant les trente-trois années qu’il a passées comme Homme-Dieu en Palestine. Toutefois, ils ne peuvent mettre de pièges à ton esprit, à ta vue contemplative, à ta charité qui flamboie et se condense toujours plus vers le très-haut et très saint Seigneur un et trine, d’autant plus que tu t’aperçois qu’ici-bas tout est vanité et instabilité.

Voici donc que, un piège au pied mais l’esprit libre, tu fixes ton regard sur le Seigneur. Tu cries: “Regarde-moi.” Alors il se tourne tellement vers toi qu’il se donne lui-même.

Tu cries: “Je suis pauvre et seule.” Non. Tu es avec ses anges et avec lui, avec lui, avec lui! Alléluia! Mon âme est avec le Seigneur! Peut-il y avoir joie plus grande pour un ange gardien? Tu n’es donc pas seule: tu as les amitiés infinies du ciel. Et tu n’es pas pauvre: tu possèdes la richesse que personne ne peut voler. Ne crains pas. Ta confiance dans le Père ne sera pas déçue.

Maintenant, pour louer Dieu de son saint archange, unissons la sainte messe du troisième dimanche de carême à la lumineuse messe de saint Gabriel.[4]

Contemplons ensemble notre vertu d’ange. Qu’est-ce qui fait notre grandeur? Est-ce notre beauté? Notre destin? Ou encore notre origine? Non. C’est la promptitude de notre obéissance au son des paroles de Dieu, à l’éclair de sa très sainte pensée, parce que le son que nous percevons est un éclair de lumière béatifique, non pas le son d’une voix matérielle. A l’accueil de cette lumière, notre lumière personnelle s’allume sous l’effet de la jubilation, et augmente davantage dans l’exécution de son commandement. Tu sais: si nous n’obéissions pas, alors notre lumière s’éteindrait, notre beauté cesserait, notre destin serait transformé, et notre origine nous deviendrait condamnation, comme ce fut le cas pour Lucifer et les anges rebelles. Nous, les anges du Seigneur, ne pouvons nous glorifier de rien qui soit notre beauté, notre destin ou origine, parce que tout nous vient de Dieu. En revanche, comme ces créatures du Créateur que sont les hommes, nous pouvons nous glorifier du service obéissant du Seigneur.

Le Premier-Né d’entre les hommes atteignit la perfection absolue dans le fait d’être “obéissant jusqu’à la mort” pour faire la volonté du Seigneur. Quel mérite aurions-nous si, spirituels comme nous le sommes, nous n’avions pas à exercer les vertus de charité, d’humilité, d’obéissance, de vérité? En effet, puisque nous ne pouvons avoir de luxure charnelle ni ne devons avoir foi et espérance, nous qui voyons la réalité très sainte de Dieu, et puisque nous sommes supérieurs aux hommes car non appesantis par la matière, nous n’avons nul besoin d’être tempérants, forts, justes et prudents, car c’est la contemplation même de Dieu qui nous le fait être. Oh! Dieu nous pénètre tout à fait! Comme est bon le Seigneur qui se déverse ainsi sur ses esprits et nous donne la possibilité de lui faire honneur par la charité, l’humilité, l’obéissance et la vérité!

Bénissons le Seigneur! Nous les anges, et toi, petite âme, de tout notre être bénissons le Seigneur!

Et toi, implore du saint archange sa perpétuelle protection. Aime-le, aime-le tant, parce qu’il est l’ange des heureuses nouvelles et des sublimes consolations.

Lisons les premiers mots de la lecture: “Voici Gabriel… soudain, en volant, il me toucha, dans le temple du sacrifice du soir. Il m’instruisit, me parla et dit: ‘Maintenant je suis venu t’instruire, pour te faire comprendre.’” Il n’est pas besoin de plus, pour l’instant.

“Il me toucha dans le temple du sacrifice du soir.” Voilà quand fut touché Daniel! A l’heure du sacrifice, dans le temple, le soir. Ton soir approche. Mais avant qu’il ne vienne et précède l’aube – parce que le soir n’est pas une fin, mais il annonce le jour suivant dans la continuité parfaite des éléments créés qui obéissent à Dieu mieux que les hommes – tu seras instruite par l’archange. Pourquoi un tel honneur? Parce que tu es dans le temple que la charité réciproque entre Dieu et toi a créé, et parce que l’heure de ton sacrifice final arrive. C’est le plus doux, celui qui obtient l’éloignement de Satan aux heures nocturnes.

Après sa tentation à l’heure des ténèbres, notre Seigneur Jésus fut consolé par Gabriel, et Satan ne le troubla plus. Ce sont les hommes qui restèrent torturer le divin Mourant. Mais que sont les hommes par rapport à Satan? Tu le sais. Prends courage. Le sacrifice du soir est justement fait pour éloigner Satan, lui imposer le “ça suffit” divin, et apporter la force de Dieu à ses enfants sacrifiés.

Gabriel te parlera d’un terrible secret et il te donnera un ordre qui vient de Dieu, terrible lui aussi, non pour toi, mais pour ceux qui le provoquent. Ce sera l’instruction de celui qui porte les très hautes volontés et réclame les plus hautes obéissances.

revenons maintenant à l’épître de saint Paul. Mais je réponds d’abord à ta question; ainsi tu en écriras la réponse, ainsi que ce que je te disais, il y a deux dimanches, à propos de mon silence sur l’Evangile.

Pourquoi est-ce saint Gabriel, et non pas moi, qui te donnera cet ordre et ce secret? Parce que le mineur doit se taire là où parle le majeur. Ainsi en va-t-il de ce secret comme des explications de l’Evangile, puisque le Seigneur Jésus t’en instruit directement, lui qui est le Maître suprême de tout ce qui est sur terre et au ciel; moi, je me tais, je suis à l’écoute, et je n’ai rien à ajouter là où il parle.

Paul décrit tout le programme du chrétien, donc aussi celui des “voix” qui, rien que par reconnaissance envers le Seigneur du grand don qu’il leur accorde, doivent être plus parfaites que les autres, et tendre à cette perfection en toute perfection de pensée. Sais-tu quelle est cette perfection de pensée? C’est vouloir être parfait, non pour la gloire future que procurera la perfection, mais par amour, l’amour d’un fils qui a reçu un bienfait de manière surhumaine de la part du Père, dans une mesure telle que seul l’Infini peut la donner.

Voici alors: “Soyez les imitateurs de Dieu comme des fils bien-aimés.” Oh! Paul ne vous dit pas: “Imitez tel ou tel saint!” Il vous dit: “Imitez Dieu dans ses perfections.” Imiter Dieu! Cela demande de faire un continuel effort pour atteindre la perfection, et cela avec charité, mais aussi avec humilité; avec foi, mais aussi avec humilité; avec espérance, mais aussi avec humilité.

Vous savez que vous serez toujours incapables, en dépit de tout effort héroïque, de posséder la perfection de Dieu. Mais ne vous découragez pas! Parce qu’il est parfait, le Père très saint sait que la créature ne peut être comme le Créateur; pour vous encourager, pour justifier votre mesure relative en la proclamant avec justice: “parfaite pour la créature”, il a mis une limite à cette mesure. Il a dit: “de tout votre être.” “De tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces” dit le commandement immuable jusqu’à la fin des siècles; il est hérétique et maudit, celui qui le modifie, l’altère ou le substitue par un commandement d’homme pour d’autres cultes dont les idées ne sont pas de Dieu, mais sont un mélange de fumée infernale et de poison infernal avec la fumée et le poison d’une mauvaise créature.

Quand quelqu’un aime de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, il a par lui-même aimé parfaitement. En cela, il a imité Dieu qui est parfait dans le bien.

Second précepte de Paul: “Vivez dans l’amour comme le Christ qui nous a aimés et s’est livré lui-même à Dieu pour nous, en offrande et victime, comme un parfum de bonne odeur.”

L’amour parfait! C’est l’amour de Jésus-Christ, fils de Dieu et notre Seigneur, l’amour qui va jusqu’au sacrifice, l’amour du prochain qui en arrive à s’immoler pour le prochain, l’amour pour Dieu jusqu’à devenir l’Immolé sur l’autel de la réparation.

Autre précepte: “De débauche, d’impureté, quelle qu’elle soit, de cupidité, il ne doit même pas être question parmi vous”, qui devez seulement évoquer les dons, les perfections et les instructions de Dieu.” Vous n’êtes plus des hommes. Vous êtes des “voix”.

La voix n’a pas de pesanteur. C’est un son. Ne soyez pas lourds d’humanité. Ne pervertissez pas votre grâce d’être “voix” par des obscénités, des discours sans intelligence et des bouffonneries. Souvenez-vous que le geste symbolique des lèvres purifiées par le feu pris sur l’autel n’est pas limité au prophète. Tous ceux que Dieu élit, les “vraies” voix pures et incontestables, ont été purifiés avant leur mission par le feu du divin amour. Les paumes des prêtres sont devenues sacrées par l’ordination et ces mains ne devraient rien toucher d’impur ni faire de gestes impurs, puisqu’elles doivent toucher le très saint Corps de notre Seigneur. De même, les lèvres qu’a consacrées la Parole divine et qui, sur son ordre, ont répété cette Parole, doivent se garder pures, avec le plus grand respect, à cause de ce qui est passé par elles. Il en va de même pour l’esprit et pour le cœur. Sinon, vous deviendriez impudiques et fornicateurs, et vous perdriez votre place sur la terre et au ciel. Vous ne devez pas être avares pour que celui qui a faim puisse prendre le don de Dieu, mais prudents pour que l’homme pervers ne le profane pas.

Soyez encore fermes, sans orgueil et sans peur. Négligez les vains discours des hommes, s’ils sont superficiels, pour ne pas avoir à répondre de temps passé en pauvres choses; si ces discours ont pour objet de vous effrayer ou de vous enorgueillir, ou encore de dénigrer et de tendre à diminuer l’œuvre que Dieu fait en vous, ne vous laissez pas séduire. La colère de Dieu est sur les incrédules. Ne vous associez donc pas à eux, mais répondez-leur: “Un jour nous étions ténèbres nous aussi, mais maintenant nous sommes lumière dans le Seigneur. Et nous prions pour vous afin que vous puissiez devenir lumière.”

Rien de plus que cela, Maria. Rien de plus. Vis toujours en fille de la Lumière, parce que son fruit est tout ce qui est bon, juste et vrai. Il est impossible que Satan serve Dieu en donnant des paroles saintes pour la conversion des cœurs: tu peux dire cela aux incrédules et aux rationalistes.

Vole à la maison, au nid, tourterelle de Dieu, et établis ta demeure en son amour. Une fois là, écoute, car tu as besoin de cette protection pour pouvoir entendre ce que te dit l’archange; trouve ta paix en cet amour.»

Azarias s’agenouille alors pour écouter Gabriel dont la lu­mière s’accroît et qui m’adresse cette salutation: “Ave Maria!” Rien d’autre que Ave Maria. Puis il me dit une terrifiante parole, oh! c’est vraiment une parole terrifiante, et il me donne un ordre. Propos de condamnation et ses raisons! Mais je l’emporterai avec moi dans la tombe. «C’est bien plus terrible, dit l’archange, que le secret de Fatima, et il ne doit pas être révélé parce que les hommes, même ceux pour lesquels il est émis, ne méritent pas de le connaître.» Puis l’archange chante, avec Azarias qui se relève de sa génuflexion: «Bénissons le Seigneur.» Je réponds: «Grâces soient rendues à Dieu» comme me l’a enseigné Azarias, et je dis avec eux: «Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.»

… Désormais, j’ai aussi le poids angoissant de cette terrible connaissance…

1945-02-04

Je repensais ce matin à votre expression d’hier, quand je vous lisais la vision. Vous étiez réellement ébahi. Je l’ai d’ailleurs dit à Jésus, qui était près de moi. Il m’a répondu:

«C’est bien pour cette raison que je les donne. Tu ne peux imaginer avec quelle joie j’illumine mes vrais amis.

Je me donne comme cela à mon Romualdo, pour sa joie, par amour, pour l’aider, et parce que je le vois. Je n’avais pas de secret pour Jean. Je n’en ai pas plus pour les Jean. Dis au Jean avancé en âge que je lui donne une grande paix ainsi qu’une bonne pêche. A toi, je ne te donne pas de pêche, mais seulement la tâche féminine de tresser les filets avec le fil que je te fournis. Travaille, travaille… Et ne t’en fais pas s’il ne te reste guère de temps pour autre chose. Ce travail est tout. Ne t’en fais pas non plus si je ne viens pas te dire: “La paix soit avec toi.” On salue quand on arrive ou quand on part. Mais on ne salue pas si l’on est toujours présent. La présence permanente est déjà paix. Ma présence permanente. D’ailleurs je ne suis pas chez toi en hôte. Tu es réellement dans mes bras et je ne te dépose pas un seul instant. J’ai tant à te raconter de ma période mortelle! Aujourd’hui cependant je te satisfais et je te dis: “Que ma paix soit avec toi.”»

5

8 janvier 1948.

Rm 1, 24-31.

L’Auteur Très-Saint dit:

«Voici comment l’épître paulinienne décrit les mœurs de cette époque qui se prostitue à Satan. C’est une description réaliste, plus parfaite qu’un portrait illustrateur, encore plus exacte que la chronique fidèle des événements et des habitudes de vie de cette époque qui se satanise.

Chaque mot est un coup de pinceau riche en couleur, décrivant les hommes de cette époque qui est la vôtre, les neuf dixièmes d’entre eux. Dans cette description fidèle de votre temps Paul utilise toutes les nuances aptes à représenter non pas l’homme fils de Dieu, comme le bon Dieu aurait voulu qu’il soit, non pas l’homme surhomme, comme pensent d’être ces monstres à l’aspect humain que sont les neuf dixièmes de l’humanité, mais bien plutôt l’anti-homme, le fils bâtard de Dieu, l’affreux produit de l’union adultère de l’Humanité avec la Corruption, le serviteur de Satan.

Les teintes moins atroces sont données par les épithètes: détracteurs, vantards, insensés, désordonnés. Puis les couleurs s’assombrissent toujours plus jusqu’à prendre l’aspect de l’enfer le plus profond: fautes contre nature, si répandues maintenant, et commises non seulement pour satisfaire ses sens dégénérés, mais aussi par soif de richesses.

Même si Paul parlait à des gens de son époque, à des gens qui vivaient parmi des païens, et même pire que païens, des gens qui n’avaient aucun dieu – s’il y a volonté de respecter un dieu, une loi morale quelconque, même imparfaite, les plus ignorants en fait de codes religieux ressentent de façon instinctive l’existence d’un Etre Suprême auquel leur esprit aspire par sa nature spirituelle, raison pour laquelle l’instinct les pousse en tant qu’esprits à se réunir à l’Esprit duquel ils tiennent leur origine, à moins d’être de ceux qui refusent cela volontairement – même si Paul, dis-je, parlait à des gens qui vivaient parmi des sans-dieu, des sans-dieu volontaires, des sans-loi sur le plan moral ainsi que sur le plan naturel, même s’il parlait à des gens vivant parmi des monstres de ce calibre, eh bien non, la teinte la plus sombre du tableau Paul ne vous l’a pas donnée.

.

.Pourquoi? Parce qu’il l’ignorait. Avec son esprit il a étéélevé au troisième ciel. Il a connu beaucoup de vérités, mêmesur les derniers temps, mais il n’a pas connu une perversitéqui touche ces temps de l’avant-fin, une perversité qui annonce l’avènement de l’apostasie et la manifestation de l’homme du péché.

Il écrivait aux Thessaloniciens: “Déjà le mystère d’iniquité est en action”. Il reprenait en disant: “Cependant il y a à présent celui qui le retient, et continuera à le retenir jusqu’au jour où il sera enlevé”.

Lorsque les neuf dixièmes de l’Humanité repoussent Celui qui retient l’évolution du mystère d’iniquité, au point que ce mystère se change en horrible réalité, avec le règne infâme de la Bête qui se proclamera Dieu en prétendant aux honneursdivins; lorsqu’on réserve à la Bête des honneurs divins; lorsque cette Bête est invoquée et évoquée avec des rites obscènes pratiqués en son honneur; Dieu peut-il continuer à faire barrage au Serpent qui s’avance de l’abîme?Quel nom faut-il que je donne aux rites obscènes, aux orgies horribles se terminant en copulations sataniques, dans lesquelles le grand prêtre et seigneur est Satan lui-même?Et quel mot me faut-il employer pour nommer ce péché suprême, cette religion satanique, supérieure en atrocité aux religions des temps anciens les plus barbares et à celles des peuples actuels les plus sauvages?Ici on n’immole pas des corps de victimes innocentes comme on faisait autrefois pour le dieu Moloch. Ici on ne tue pasdes êtres humains civilisés pour les offrir en hommage à des idoles sauvages. Ici on immole l’Immolé, on frappe l’Innocent. Ici on offre en sacrifice à l’Adversaire le Fils incarné de Dieu, présent dans le très saint Sacrement avec son Corps, Sang, Ame et Divinité.

Lucifer! Comme il doit rire de son rire horrible en ces temps, en ces heures de gloire qui lui appartiennent! Il se tient sur son trône – lui, le maudit, le foudroyé, le chassé parDieu – il se tient sur le trône que les hommes lui élèvent, etl’Agneau est offert à son infâme dérision. On offre à son horrible raillerie Celui qu’il n’a jamais pu vaincre, Celui dans lequel il n’a jamais pu pénétrer, Celui qui l’a vaincu cent fois et mille fois, Celui qui l’oblige à s’avouer vaincu depuis vingt siècles, Celui qui le vaincra jusqu’à la fin, en libérant de son infâme puissance les esprits de bonne volonté.

Il sera vaincu. Mais en attendant il fait figure de vainqueur. Et le Sacrement des sacrements, ce mystère d’amour auquel l’amour humain même le plus séraphique ne parvient pas à rendre digne honneur, ce mystère d’amour est livré à Satan par des hommes comme moyen pour son triomphe éphémère.

A Paul tout cela ne fut pas révélé. Non. La miséricorde de Dieu lui cacha ce péché qui fait frémir le Ciel entier. Vous, qui avec le Ciel frémissez d’horreur, écoutez bien: si les gens qui profanent les Saintes Espèces ignoraient qu’en elles est le Christ vivant et vrai, comme il le fut sur Terre et comme il est dans le Ciel, s’ils ne croyaient pas en sa présence dans les Espèces consacrées, leurs pratiques se réduiraient à un simple acte de magie. Mais ils savent. C’est cela qui devient pour eux péché impardonnable.

La prière du Rédempteur ne peut pas s’appliquer dans leur cas, car ils “savent ce qu’ils font”. La parole de Paul elle nonplus ne peut s’appliquer à leur cas, car elle dit ceci: “Même ayant connu que la divinité (celle à qui on pense et à qui on croit) récompense les bons et punit les méchants (tout croyant prête un concept de justice, même très imparfait, à la divinité qu’il s’est créée ou à celle qu’il reconnaît comme vraie et unique) ils ne comprirent pas que celui qui fait de telles choses est digne de mort”.

Ni la prière du Rédempteur, ni les paroles de Paul ne peuvent s’appliquer au cas en question, car ces gens comprennent, et malgré cela ils accomplissent la profanation suprême».

1943-05-10

Mon Jardinier m’a fait don d’un lys. D’abord les violettes. Mes chères violettes qui avaient été déracinées par la violence d’autrui et qui sont nées spontanément, après plus de trois ans, dans les bacs à fleurs de la terrasse.

Mais puisque ce sont des violettes, il n’y a pas de quoi s’étonner, n’est-ce pas? Le vent lui-même peut en apporter les graines; un petit oiseau peut les laisser tomber de son bec… mais un lys! Le lys ne pousse qu’à partir d’un bulbe et un bulbe de lys est trop gros et trop lourd pour être porté sur les ailes du vent ou dans le bec d’un oiseau. Et pourtant, il en est né un dans le bac de la terrasse.

Plusieurs diront que je suis folle, mais je maintiens qu’un lys qui naît ainsi tient du miracle, et je vois dans cette naissance miraculeuse une exquise gentillesse et une douce réponse de mon Jésus. Il sait à quel point j’aime les lys et combien j’ai souffert de les voir tous arrachés de ma cour. Il sait que je les aime comme fleur et comme symbole et il connaît la peur, le regret que j’avais au fond du cœur en pensant que peut-être mon lys n’était plus intact et immaculé. Et alors, d’un peu de terre négligée, maigre et durcie, désormais stérile, il a fait surgir un lys.

Il peut bien le faire, lui qui a créé les lys des vallées et qui les nomme avec tant d’amour dans son Évangile! Ce même Jésus, qui a donné à la petite Thérèse[5] la neige pour le jour de sa prise d’habit, ne peut-il pas donner à Maria une seule fleur de neige? Gare à toute main humaine qui me le briserait! Cela me semblerait un sacrilège et j’en aurais une douleur suprême.

J’écris aussi ce qui pour certains n’est qu’une bagatelle, mais qui pour moi est en fait une chose très profonde. C’est une autre caresse de mon Dieu, une gentillesse de sa part qui vient confirmer et renforcer la douce sensation du 2 mars dernier[6], sensation ressentie, même si plus faiblement, ces jours-ci.

Oh! Paradis! Que seras-tu si le seul fait de t’effleurer légèrement ici provoque une telle béatitude?

Je suis fatiguée, épuisée, et mon cœur se tourmente pour tant de choses.

Je pense aux miens en Calabre… Je leur ai beaucoup écrit ces derniers jours, leur parlant ouvertement de Dieu et des devoirs d’un chrétien face à la mort. Je pense à Clotilde paralysée… je pense à Paola, à Giuseppe aux théories… saugrenues, je pense à tous[1]. Comment mourront-ils, s’ils doivent mourir? Que la main qui a planté les lys et les violettes pour la pauvre Maria descende sur ces cœurs et les attire à lui…

L’Abbesse des Trappistes m’écrit et je lui écris. Je suis contente d’avoir prié et de prier ainsi pour l’unité des Églises. J’ignorais qu’on prie pour cela. Jésus, mon maître unique, m’a guidée, comme d’habitude, même en cela. Tout comme il m’a guidée vers sa servante, sœur M. Gabriella[2]. J’ai vraiment la sensation qu’il me tient par la main et qu’il me conduit là où je peux trouver le bien ou des âmes qui, étant déjà dans la gloire, sont en mesure de m’aider, par leurs doctrines de sainteté, dans mon œuvre de sanctification.

Je peux affirmer qu’il ne m’est jamais arrivé de chercher à con­naître une “Vie” dans laquelle je n’aie trouvé quelque ressemblance avec la mienne. Ressemblance en beaucoup plus grand et plus parfait, mais ressemblance néanmoins. J’ai lu d’innombrables “Vies”, mais pour moi-même, je me suis toujours procuré celles qui présentent des points de contact avec ma vie insignifiante; grâce aux résonances qu’elles ont en moi – alors que les autres ne suscitent en moi qu’une admiration stérile et rien de plus – je comprends que moi aussi je me place dans le même sillage (bien loin derrière) d’amour ardent, d’immolation, de confiance.

Dans la “Vie” de sœur Gabriella, je trouve des phrases pareilles aux miennes, jusqu’aux moindres paroles. Et cela me touche beaucoup. Je sens que, là où Jésus règne en maître absolu de notre moi, les âmes, telles des harpes touchées par la même main, rendent le même son… plus ou moins fort selon leur degré de perfection, mais toujours dans les mêmes notes.

1944-01-05

Jésus dit:

«Ce que tu viens de voir est la bienheureuse dormition de ma Mère. Tu es tellement épuisée et torturée que mon amour ressent le besoin de déverser sur toi la douceur des visions. D’ailleurs, pour toi qui dois mourir, que pourrait-il y avoir de plus réconfortant que celle-ci?

La mort des victimes n’est pas toujours paisible comme le fut le soir de la vie de Marie. Il en est parmi vous qui restent sur la croix jusqu’à leur dernier soupir. Mais aussi longtemps que dure ce dernier, l’extase vous accompagne, en plus de la douleur, vers la paix du ciel. Quand vient le soir de votre vie, la souffrance est désormais achevée et, du ciel, la paix coule sur vous, une paix qui ne vous attend pas mais court à votre rencontre pour vous couvrir de son baume après un tel martyre.

N’ayez pas peur, vous qui vous offrez. Il n’y a jamais eu que moi, l’Expiateur pour le monde entier, à ne connaître aucun réconfort à ma mort. Et, parce que j’ai connu cette amertume, j’ai pitié et j’ouvre les portes du ciel à mes petits christs pour les abreuver de lumière, de joie, dans leurs derniers moments. Vous ne mourrez pas, non, vous qui avez choisi la croix. Vous quittez la douleur pour entrer dans la joie. Et comme la joie d’un fils de Dieu est de posséder Dieu, cette joie vous est donnée en anticipation sur la mort par une connais­sance de Dieu que vos yeux voient avant de se fermer aux horreurs de la Terre.

Ayez foi en moi. La mort de mes disciples fait envie aux anges.

Ma Mère t’a déjà dit[5] comment, au terme de ses jours sur la terre, l’amour grandissait en elle comme un torrent en crue, comme un incendie à son point culminant.

La vie de Marie a toujours été une vie dans le Seigneur. Les vicissitudes et les occupations de l’existence ne faisaient pas obstacle à son union à Dieu. Vivre, pour elle, revenait à prier, et prier revenait à contempler. Ses heures de prière étaient des abîmes d’adoration, de charité, des perles d’une beauté inestimable dans le grand trésor de ses jours. Ce qui est pour les autres consomption dans l’ardeur était pour elle accroissement de vie; pour elle, se reposer n’était pas dormir mais se recueillir en Dieu, dans le silence des nuits, pour l’aimer, l’aimer d’une âme ravie en Dieu; pendant ce temps, sa chair abandonnée par l’âme gisait dans l’attente du retour de l’esprit réjoui et fortifié par le baiser de Dieu. Pour les fleurs, la rosée est nourriture. Pour Marie, c’était la rosée de l’amour qui était nourriture. Elle s’en nourrissait comme de la manne divine.

Lorsque vint l’heure de son dernier soir, comme un lys épuisé qui s’incline la nuit sous les étoiles et ferme son œil tout de pureté, Marie, sur sa couche, ferma les yeux au monde pour se recueillir en une ultime contemplation de son Dieu.

L’ange gardien de Marie, penché sur sa couche, attendait, le cœur battant, que l’élan de l’extase sépare pour toujours cet esprit de la terre, tandis que, des cieux, provenait ce doux ordre de Dieu: “Viens, ma toute belle!” Sous cette sainte exultation, son resplendissement angélique devenait de plus en plus éclatant tandis qu’il appelait du ciel d’autres cohortes de lumière pour acclamer d’hosannas la Femme victorieuse qui s’élevait vers son triomphe.

Penché sur son repos, cet ange qu’est Jean veillait lui aussi la Mère qui le laissait seul. Lorsqu’il vit qu’elle s’était éteinte, il continua à la veiller afin que celle qui avait été inviolée par les regards profanes demeure après sa mort la Femme inviolée de Dieu, qui dormait avec une telle paix et une si grande beauté. La virginité de Jean lui avait donné de ressentir les désirs de Marie tout comme son amour lui avait donné de me comprendre comme nul autre; c’est pourquoi il ne permit jamais aucune violation de la Femme bénie, dont la mort ressemblait au changement de couleur d’une fleur vers une pureté encore plus pure, telle celle d’un lys qui s’épanouit à l’aurore d’un jour d’avril. A l’aurore du ciel.

Votre légende raconte que, quand le tombeau de Marie fut rouvert pour Thomas, il n’y avait que des fleurs. La tombe de Marie n’a pas englouti sa dépouille. La dépouille de Marie ne s’y trouvait pas. Marie n’est pas morte. Elle a rejoint, avec son corps, son âme qui l’avait précédée. A l’inverse des lois habituelles qui veulent que l’extase se termine quand l’âme revient dans le corps, ce fut le corps de Marie qui retourna vers son âme après une pause sur le lit funèbre.

Tout est possible pour Dieu. Je suis sorti du tombeau sans autre aide que ma puissance. Marie est venue à moi sans connaître la tombe ni l’horreur de la putréfaction. C’est l’un des miracles les plus éclatants de Dieu.

Vous n’avez pas de reliques du corps de Marie, ni de son tombeau puisqu’elle n’en a pas eu. Son corps fut assumé au ciel. Et là, elle vous attend en priant son Fils pour vous.»

je vous ai dit comment, depuis hier, j’ai vu le sommeil de la Vierge. Elle était toute blanche, calme, l’air serein. Elle avait les mains jointes sur la poitrine, le genou de la jambe droite légèrement replié. je l’ai vu s’affaisser sur cette espèce de lit et fermer les yeux comme quelqu’un qui s’endort dans une grande paix.

Il est impossible d’exprimer toute la grâce de cet acte et de son aspect. C’est quelque chose qui tout à la fois repose et émeut.

1944-07-06

L’heure de Gethsémani du 6 juillet 1944

[Ce manuscrit commence sans titre et sans date. Ils ont été ajoutés, d’une belle écriture, par la main d’un calligraphe inconnu sur la couverture du fascicule qui le contient. En outre, le volume des Cahiers de 1944 nous apprend que cette dictée était promise comme un “grand cadeau” le 5 juillet et fut accordée le jour suivant].

Jésus dit :

« Tu vois, mon âme, que j’avais bien raison de dire : “La connaissance de ma souffrance de Gethsémani ne sera pas comprise et deviendra objet de scandale” ?

Les gens n’admettent pas le Démon. Et ceux qui le font n’admettent pas que le Démon ait pu harceler l’âme du Christ au point de lui faire suer du sang. Mais toi, qui a connu une once de cette tentation, tu peux comprendre. Parlons donc ensemble [Lc 22, 44].

Tu m’as demandé : “Combien d’agonies de Gethsémani me montres-tu ?”

Elles sont bien nombreuses ! Non par plaisir de te faire souffrir, mais uniquement par bonté de ton Maître et Epoux. Je ne pourrais faire tomber d’un seul coup sur toi, ma petite épouse, l’immense désolation qui m’a torturé ce soir-là et que personne n’a pu deviner, et que personne n’a compris si ce n’est ma Mère et mon ange gardien. [Lc 22, 43] Tu en deviendrais folle à en mourir. C’est pourquoi je t’en donne aujourd’hui une miette, demain une autre, de façon à te faire goûter l’ensemble et à obtenir par ta souffrance le maximum d’amour de compassion pour ton Epoux souffrant et de rédemption pour tes frères.

Voilà pourquoi je te dévoile tant d’heures de Gethsémani. A la manière dont l’artiste mosaïste voit le tableau se former au fur et à mesure qu’il assemble les pièces, réunis en pensée le souvenir des diverses heures, et tu verras l’Agonie véritable de ton Seigneur.

Considère combien je t’aime ! La première fois, je me suis borné à te montrer mon état d’agitation physique. Me voir aller et venir, le visage bouleversé, lever les bras, tordre les mains, pleurer et m’abattre, cela seulement t’a causé une telle peine qu’il s’en est fallu de peu que tu ne meures.

Je t’ai présenté cette torture visible à de nombreuses reprises jusqu’à ce que tu la connaisses bien et que tu puisses la supporter. Ensuite, je t’ai peu à peu révélé mes tristesses. Mes tristesses d’homme. Toutes les passions de l’homme se sont dressées comme autant de vipères en furie, sifflant leurs droits à exister, et il m’a fallu les étrangler l’une après l’autre pour être libre de gravir mon Calvaire.

Toutes les passions ne sont pas mauvaises. Je te l’ai déjà expliqué. Je donne à ce mot son sens philosophique, bien loin de la notion de sentiment avec lequel vous le confondez. Ces passions bonnes, Jésus-Homme les avait, comme tous les justes. Mais même celles-ci peuvent devenir des ennemies à certains moments, quand leur voix devient une chaîne, une chaîne de l’acier le plus résistant, le plus fort, le plus noueux, pour nous empêcher d’accomplir la volonté de Dieu.

La vie est un don de Dieu, et l’aimer est un devoir, à tel point qu’une personne qui se suicide est coupable autant qu’un meurtrier, sinon même davantage, puisque celui qui tue manque à la charité envers son prochain, mais peut avoir la circonstance atténuante d’une provocation qui entrave sa capacité à discerner. En revanche, un suicidé pèche contre lui-même et contre Dieu, qui lui a donné la vie pour qu’il la mène jusqu’à son rappel. Se tuer revient à se débarrasser du don de Dieu et à le lancer avec un cri de malédiction sur la face de Dieu. La personne qui se tue a perdu tout espoir en un Père, un Ami, un Dieu bon. Elle nie tout dogme et toute assertion de foi. Elle renie Dieu. Par conséquent, il importe de chérir la vie.

Mais comment la chérir ? En s’en faisant l’esclave ? Certes pas. La vie, la petite vie de ce monde, est une bonne amie. C’est une amie de la Vie véritable, de la grande vie. Mais de même qu’un domestique sert sa maîtresse et lui prépare ses repas, la petite vie sert et nourrit la grande, laquelle atteint son âge parfait grâce aux soins que lui prodigue la petite vie.

C’est précisément cette petite vie qui vous procure le vêtement richement paré que vous endosserez quand vous deviendrez les seigneurs du Royaume de Vie. C’est elle aussi qui vous fortifie grâce au pain amer, arrosé de vinaigre fort, du quotidien et qui fait de vous des adultes, parfaits et aptes à posséder la Vie sans fin.

Voilà pourquoi il faut aimer cette triste existence d’exil et de douleur. C’est la banque où mûrissent les fruits des richesses éternelles. Est-elle à peu près bonne ? Louez-en le Seigneur. Est-elle pleine de souffrances ? Remerciez le Seigneur. Est-elle triste au-delà de toute mesure ? Ne dites jamais : “En voilà trop !” et pas davantage “Dieu est méchant.”

Je l’ai répété mille fois : “Le mal — or que sont les tristesses sinon un fruit du mal ? —, le mal ne vient pas de Dieu. C’est l’homme qui est mauvais et qui fait souffrir.”

Je l’ai répété mille fois : “Dieu connaît votre capacité à souffrir et, s’il voit que votre prochain vous inflige plus que vous ne pouvez supporter, il intervient, non seulement en augmentant votre force de résistance, mais aussi par des consolations célestes ; et quand l’heure est venue, il brise les mauvais, parce qu’il n’est pas permis de torturer outre mesure son prochain, qui est meilleur.”

Il faut aimer la vie pour les satisfactions honnêtes qu’elle procure. Dieu ne les blâme pas. [Gn 3, 17-19] Le travail, c’est lui qui l’a instauré. En guise de punition, mais aussi pour occuper l’homme coupable. Malheur à vous si vous aviez dû vivre dans l’oisiveté ! Depuis des siècles, la terre serait un énorme asile de fous furieux qui s’entre-dévoreraient les uns les autres. Vous le faites déjà, parce que vous êtes encore trop oisifs. Une fatigue honnête apaise et procure joie et repos serein.

Une autre raison de chérir la vie, ce sont les saintes affections qui s’y épanouissent. Elles non plus, Dieu ne les blâme pas. Comment Dieu, qui est amour, pourrait-il désapprouver un amour honnête ? Quelle joie est-ce d’être enfant ! Et quelle joie d’être parent ! Quelle joie de trouver une compagne qui engendre des enfants qui portent le nom de leur père et sont enfants de Dieu ! Quelle joie d’avoir une sœur douce, un frère aimant, des amis sincères ! Non, Dieu ne blâme pas ces honnêtes douceurs.

C’est lui qui a mis l’amour, non pas sur la terre, comme le travail, pour la punition et l’occupation du coupable : il l’a mis dans le paradis terrestre pour servir de fondement à la grande joie d’être enfant de Dieu [Gn 2, 18] : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul”, a-t-il dit. Roi de la création, l’homme se serait trouvé dans un désert s’il n’avait eu une compagne.

Tous les animaux étaient bons à l’égard de leur roi, mais vraiment trop inférieurs à l’enfant de Dieu. Dieu est bon, infiniment bon à l’égard de son enfant, mais toujours trop supérieur à lui. L’homme aurait souffert de solitude s’il s’était trouvé également distant du divin et de l’animal. C’est pourquoi Dieu lui a donné une compagne. Il est même allé plus loin : de leur chaste amour, il allait accorder de doux enfants, afin que l’homme et la femme puissent prononcer la plus tendre des paroles après le nom de Dieu : “Mon enfant !”, et que, à leur tour, les enfants puissent prononcer la plus sainte des paroles après le nom de Dieu : “Maman !”

Maman ! Qui dit ce mot prie déjà…

Dire “maman” revient à remercier Dieu de sa providence, qui donne une mère aux enfants des hommes et jusqu’aux petits des bêtes sauvages, des animaux domestiques, des oiseaux et des poissons muets, afin que l’homme ne connaisse pas l’horreur de grandir seul et ne tombe pas par manque de soutien lorsqu’il est encore trop faible pour distinguer le bien du mal.

Dire “maman” revient à bénir Dieu qui nous fait comprendre ce qu’est l’amour à travers le baiser d’une mère et les mots qu’elle prononce.

Dire “maman” entraîne la connaissance de Dieu, qui nous donne un reflet de son principal attribut, la bonté, à travers l’indulgence d’une mère. Cela signifie encore espérer, croire et aimer, en d’autres termes être sauvé.

Est-ce qu’avoir un frère ne ressemble pas à un arbuste que son jumeau soutient aux heures de bourrasque en entrecroisant leurs branches et qui, aux heures de joie, augmente sa floraison du pollen de son amour ? C’est pour cette raison que j’ai voulu que les chrétiens se donnent le nom de “frères” : ce nom est juste, puisque vous provenez tous d’un Dieu et d’un sang d’homme, et il est saint, puisqu’il est doux à ceux qui n’ont pas de frère de sang de pouvoir dire à leur voisin : “Mon frère, je t’aime. Aime-moi.”

Avoir un ami véritable, n’est-ce pas comme avoir un compagnon de route ? Marcher seul est vraiment trop triste. Lorsque Dieu élit une âme à la solitude de victime, alors il lui sert de compagnon, car on ne peut rester seul sans fléchir. La vie est une route escarpée, caillouteuse, souvent interrompue par des crevasses ou des torrents tourbillonnants. Ce chemin est semé d’embûches, de serpents qui mordent et d’épines qui lacèrent.

Rester seul reviendrait sûrement à périr. Dieu a créé l’amitié dans ce but. Etre à deux permet de faire croître la force et le courage. Un héros lui-même a ses moments de faiblesse. S’il est seul, sur quoi prend-il appui ? Sur les ronces ? A quoi s’agrippe-t-il ? Aux serpents ? Où peut-il se reposer ? Dans les torrents tourbillonnants ou dans l’obscurité effrayante ? Partout il ne trouverait que blessures et dangers. Mais un ami arrive : sa poitrine sert d’appui, son bras de soutien, son affection est un vrai repos. Alors le héros reprend force, et le marcheur avance de nouveau d’un pas sûr.

[Jn 15, 15] C’est pour mettre l’amitié en valeur que j’ai voulu qualifier mes apôtres d’amis, et j’ai tellement apprécié leur affection que, [Mt 26, 36-46] à l’heure de mon agonie, j’ai voulu que les trois qui m’étaient les plus chers soient avec moi à Gethsémani. Je leur ai demandé de veiller et de prier avec moi, pour moi… et j’ai tant souffert de les en voir incapables que j’en ai été affaibli, par conséquent plus fragile face aux séductions de Satan. Si j’avais pu échanger, ne serait-ce qu’un seul mot, avec des amis éveillés et susceptibles de comprendre mon état, je ne serais pas allé jusqu’à m’évanouir, avant la Torture, dans ma lutte pour repousser Satan.

Cependant, la vie et les affections ne doivent jamais devenir des ennemies. Si cela devait arriver, il convient de les briser.

Moi, je les ai brisées, une par une.

J’avais déjà brisé le germe de mépris, bien humain, à l’égard du traître. Il m’a fallu faire un tel effort qu’un nerf de mon cœur s’est déchiré.

C’est alors qu’a surgi la peur de perdre la vie. La vie ! J’avais trente-trois ans. J’étais homme, à ce moment-là. J’étais l’Homme. C’est pourquoi j’avais l’amour vierge de la vie comme Adam au paradis terrestre. Une joie d’être vivant, en bonne santé, fort, beau, intelligent, aimé, respecté. Une joie de voir, de comprendre, de pouvoir exprimer. Une joie de respirer l’air pur et parfumé, d’entendre le vent jouer de la harpe parmi les oliviers, le ruisseau gazouiller sur les cailloux ou un rossignol chanter son amour. Une joie de voir les étoiles briller dans le ciel comme autant d’yeux de feu qui me regardaient avec amour, ou la terre se couvrir d’argent sous l’effet de la lune, si blanche et brillante que, chaque soir, elle redonnait au monde sa virginité et rendait difficile à croire que, sous son rayonnement de paix pure, le Mal puisse agir.

Il me fallait perdre tout cela ! Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus bouger, ne plus être en bonne santé, ne plus être respecté. Devenir l’avorton purulent qu’on repousse du pied en détournant la tête avec un air de dégoût, l’avorton exclu par la société qui me condamnait pour être libre de s’adonner à ses sordides amours.

Les amis ! L’un d’eux m’avait trahi. Et pendant que, moi, j’attendais la mort, lui se hâtait de me l’apporter. Il croyait pouvoir se réjouir de ma mort… [Mt 26, 40.43] Les autres dormaient. Je les aimais pourtant. J’aurais pu les réveiller, m’enfuir avec eux, ailleurs, au loin, et sauver ma vie et mes amitiés. Mais il me fallait me taire et rester. Cela signifiait perdre ma vie et mes amis. Cela signifiait devenir un paria.

Ma Mère ! L’amour de ma Mère ! Son amour invoqué penché sur ma douleur ! Son amour repoussé pour ne pas le faire mourir sous le poids de ma douleur ! L’amour de ma Mère !

Oui, je le sais : chacun de mes sanglots arrivait jusqu’à toi, ô Sainte. Chaque fois que je t’appelais, mon cri traversait l’espace et pénétrait spirituellement dans la chambre close où, comme d’habitude, tu passais la nuit en prière… Mais cette nuit-là, ta prière ne fut pas une extase, mais la torture de ton âme. Je le sais. Alors je m’interdisais de t’appeler afin que la plainte de ton Fils ne parvienne pas jusqu’à toi, ô Mère martyre qui commença à ce moment-là ta Passion, solitaire comme la mienne, dans la nuit du jeudi saint !

Le fils qui s’éteint dans les bras de sa mère ne meurt pas : il s’endort, bercé par les baisers, que les anges continuent à donner jusqu’au moment où la vision de Dieu fait oublier au fils le désir de sa mère. Mais moi, je devais mourir dans les bras des bourreaux et d’un gibet, et fermer les yeux et les oreilles sur des cris de malédiction et des gestes de menace.

Comme je t’ai aimée, Mère, à cette heure de Gethsémani !

Tout l’amour que nous avions échangé en trente-trois ans de vie était devant mes yeux. Il me plaidait sa cause et m’implorait d’avoir pitié de lui, en me remettant en mémoire chacun de tes baisers et de tes soins, les gouttes de lait que tu m’as données, la tiédeur de tes mains sur mes pieds froids de pauvre enfant, les chansons de ta bouche, la douceur de tes doigts sur mon épaisse chevelure, ton souvenir, ton regard, tes paroles et tes silences, et encore ton pas délicat comme celui d’une colombe qui pose ses pattes roses sur le sol mais dont les ailes ouvertes sont déjà prêtes à l’envol, et qui ne vacille pas tant sa marche est légère. Tu étais sur la terre pour ma joie, ô Mère sainte et tant aimée, mais tu avais l’aile toujours impatiente de monter vers le Ciel, ô sainte, sainte, sainte et aimante !

Toutes les larmes que je t’avais déjà coûtées, toutes celles qui étaient en train de tomber de tes yeux, et celles qui allaient couler pendant les trois jours à venir, je les entendais comme une pluie. Ah, les larmes de ma Mère !

Qui pourrait voir ou entendre pleurer sa mère sans en être déchiré sa vie durant ? Moi, j’ai dû étouffer mon amour humain pour toi, Mère, et fouler aux pieds ton amour et le mien pour avancer sur le chemin de la volonté de Dieu.

Et j’étais seul. Seul ! Seul ! La terre et le Ciel n’avaient plus d’habitants pour moi.

J’étais l’homme chargé de tous les péchés du monde, donc haï de Dieu. Je devais payer pour me racheter et être de nouveau aimé.

J’étais l’homme chargé de la bonté du Ciel, donc haï des hommes à qui la bonté répugne. Je devais être tué en punition de cette bonté.

Même vous, les joies honnêtes du travail accompli pour me procurer à moi-même le pain quotidien, puis pour donner aux hommes leur pain spirituel, vous êtes venues me dire : “Pourquoi nous abandonnes-tu ?”

Nostalgie de la paisible maison sanctifiée par tant de prières de justes et devenue Temple pour avoir accueilli les noces de Dieu, devenue Ciel pour avoir accueilli entre ses murs la Trinité contenue dans l’âme du Christ de Dieu !

Nostalgie des foules humbles et sincères à qui j’apportais lumière et grâces et qui me donnaient leur amour ! Voix des enfants qui m’appelaient par un sourire, voix des mères qui m’appelaient par un sanglot, voix des malades qui m’appelaient par un gémissement, voix des pécheurs qui m’appelaient par un tremblement ! Toutes, je les entendais me dire :

“Pourquoi nous abandonnes-tu ? Tu ne veux donc plus nous caresser ? Qui le fera désormais sur nos têtes brunes ou blondes comme les tiennes ?”

“Tu ne veux plus guérir les mourants, nous rendre nos disparus ? Qui aura pitié des mères aussi bien que toi, Fils saint ?

“Tu ne veux plus nous rendre la santé ? Qui nous guérira, si tu disparais ?”

“Tu ne veux plus nous racheter ? Toi seul est Rédemption. Chaque parole de ta bouche est une force qui détruit un lien de péché dans notre cœur obscurci. Nous sommes plus malades que des lépreux : leur maladie cesse avec la mort, tandis que, chez nous, elle s’aggrave. Et toi, tu t’en vas ? Qui va nous comprendre, qui se montrera juste et compatissant envers nous, qui nous relèvera ? Reste, Seigneur !”

“Reste ! reste !”, implorait la foule des bons.

“Mon Fils !”, gémissait ma Mère.

“Sauve-toi !”, hurlait la vie.

J’ai dû étouffer ces cris, étrangler ces gosiers pour ne plus entendre leurs clameurs, pour avoir la force de me briser le cœur en en arrachant un par un les nerfs afin d’accomplir la volonté de Dieu.

Et j’étais seul. Plus exactement, j’étais avec Satan.

La première partie de mon oraison a été difficile, mais je pouvais encore sentir le regard de Dieu et espérer en l’amour de mes amis.

La seconde fut plus ardue, car Dieu se retirait et mes amis dormaient. Cela confirmait ce que me susurrait Satan, en accord avec les élans de la vie : “Tu te sacrifies pour rien. Cela ne te fera pas aimer des hommes. Ils ne comprennent pas.”

La troisième partie… ce fut la démence, le désespoir, l’agonie, la mort. La mort de mon âme. Car ce n’est pas seulement mon corps qui a dû ressusciter : mon âme aussi, parce qu’elle a connu la Mort.

Ne prenez pas cela pour une hérésie. Qu’est-ce que la mort spirituelle ? La séparation éternelle de Dieu. Eh bien ! j’étais séparé de Dieu. Mon esprit était mort. Voilà la véritable heure d’éternité que j’accorde à mes âmes de prédilection. C’est cette heure, ma petite épouse, que tu as demandée pour toi depuis qu’on t’a dit que ton sort est semblable à celui de Véronique Giuliani[1] : à la fin de sa vie, elle a connu ce supplice, plus terrible que tous les supplices spirituels.

Nous, nous connaissons la mort de l’esprit sans l’avoir méritée, pour comprendre l’horreur de la damnation, qui est le tourment des pécheurs impénitents. Nous la connaissons pour obtenir leur salut. Je le sais : le cœur se brise. Je le sais : la raison vacille. Je connais tout, ô mon âme de prédilection. Je l’ai subi avant toi. C’est l’horreur infernale. Nous sommes la proie du Démon, puisque nous sommes séparés de Dieu.

Crois-tu que Marthe, qui a vaincu le dragon, ait davantage tremblé que nous ? Non, nous souffrons davantage. Le monstre abattu par Marthe était effrayant, mais ce n’était qu’une bête de la terre. Nous, nous sommes victorieux de la Bête-Satan. Il n’y a vraiment aucune comparaison possible ! Car Lucifer s’approche d’autant plus près que tout, au Ciel et sur la terre, s’éloigne de nous.

[Mt 4, 1-11] J’avais déjà connu, au désert, une foule de tentations. Mais, alors, j’étais seulement affaibli par le manque de nourriture matérielle. A Gethsémani, en revanche, j’étais affamé de nourriture spirituelle et de nourriture morale. Il n’y avait de pain ni pour mon âme ni pour mon cœur. Dieu n’était plus là pour mon esprit. Et je n’avais plus aucune affection pour me réjouir le cœur.

C’est alors que j’ai entendu, fluette comme un souffle de vent, pénétrante comme le dard d’une abeille, irritante comme le venin d’un serpent, la voix de Lucifer. C’est comme s’il jouait de la flûte en sourdine, si doucement qu’il n’éveille pas notre attention, aussi vigilante qu’elle puisse être. Sa voix pénètre avec la séduction de son harmonie magique, elle nous endort, elle se fait passer pour un réconfort surnaturel.

Ah ! éternel illusionniste, comme tu es subtil ! Le moi ne demande qu’à être aidé. Or ce son paraît venir à notre secours. Ce sont des paroles de compassion, de compréhension, douces comme une caresse sur un front fiévreux, apaisantes comme un onguent sur une brûlure, étourdissantes comme un vin généreux que l’on boit à jeun.

L’âme s’endort de fatigue.

Si elle n’avait pas la plus grande des vigilances — seules les personnes que nourrit une constante union à l’Amour y parviennent —, l’âme en viendrait à tomber dans une léthargie qui la mettrait à la merci de Satan. Ce sommeil hypnotique permettrait à Lucifer de lui faire accomplir tout ce qu’il veut. Mais l’âme qui est restée dans cette constante union à l’Amour ne perd pas l’intégrité de son subconscient, pas même aux heures où les hommes et Dieu semblent s’accorder pour la rendre folle. Alors le subconscient réveille l’âme. Il lui crie : “Agis, lève-toi. Satan est derrière toi.”

Le terrible combat commence. Le poison est déjà en nous. C’est pourquoi il nous faut lutter contre ses effets, et contre les vagues toujours plus rapprochées et violentes du nouveau venin de la parole satanique qui se déverse sur nous.

Le vacarme s’accroît. Nous sommes loin de la musique de la flûte en sourdine, des caresses et des onguents. C’est un son strident d’instruments puissants et percutants, c’est une blessure de glaive, une flamme ardente qui étouffe. Et dans la flamme, voilà la vie qui passe devant le regard spirituel.

Elle était déjà passée, avec l’air résigné de victime sacrifiée. Mais cette fois, elle revient sous l’aspect de reine toute-puissante et dit : “Adore-moi ! C’est moi qui règne ! Ce sont là les dons que je t’ai offerts. Et je t’en donnerai de plus beaux si tu m’es fidèle.”

Alors, au milieu du fracas des instruments, reviennent les voix des biens et des personnes. Elles n’implorent plus : elles ordonnent, elles lancent des imprécations, elles insultent, elles maudissent, parce que nous les abandonnons. Tout nous tourmente de plus belle. Oui, tout. Et l’âme, abasourdie, lutte de plus en plus faiblement.

Lorsqu’enfin elle chancelle comme un guerrier exsangue et cherche quelque appui au Ciel ou sur terre pour ne pas succomber, Lucifer lui propose son épaule. Il n’y a que lui… Elle a appelé à l’aide, mais il est le seul à répondre. Elle cherche un regard de pitié… Elle ne trouve que le sien…

Malheur si nous croyons à sa sincérité ! Avec le peu d’énergie qu’il nous reste, il nous faut nous écarter de cet appui, retourner à la solitude, fermer les yeux et contempler l’horreur de notre destinée plutôt que l’air sournois de Satan, lever nos mains tremblantes et les serrer sur nos oreilles pour ne plus entendre sa voix envoûtante.

Nous voilà désarmés. Nous ne sommes plus qu’un pauvre être qui meurt dans la solitude. Nous n’arrivons même plus à prier avec des mots, car l’âcre haleine de Satan nous prend à la gorge. Seul notre subconscient prie. Il prie autant qu’il le peut. Tel un papillon blessé, il agite convulsivement les ailes en agonisant, et à chaque battement d’aile, il dit : “Je crois ; j’espère, j’aime. Je crois pareillement, j’espère pareillement, je t’aime pareillement.”

Notre subconscient ne dit pas : “Dieu.” Il n’ose plus prononcer son nom. Il se sent trop souillé par la proximité de Satan. Mais ce sont les larmes de sang du cœur qui tracent ce nom sur les ailes angéliques de l’esprit — que vous appelez subconscient alors qu’il s’agit en réalité du super conscient. A chaque battement d’aile, ce nom étincelle comme un rubis sous l’éclat du soleil. Dieu le voit, et les larmes de pitié de Dieu entourent de perles le rubis de votre sang qui goutte en larmes héroïques…

Ô âmes qui vous élevez vers Dieu avec ce nom écrit en lettres de rubis et de perles, vous êtes les fleurs de mon paradis !

La voix de Satan me parvenait en dépit de toutes mes tentatives pour me protéger. Il me susurrait :

“Tu vois bien : tu n’es pas encore mort, et on t’abandonne déjà. Tu le vois : tu as fait du bien, et on te hait. Tu le vois : Dieu lui-même ne vient pas à ton secours. Si Dieu ne t’aime pas, toi dont tu es le Fils, comment pourrais-tu espérer que les hommes te soient reconnaissants pour ton sacrifice ?

Tu sais ce qu’il leur faut ? La vengeance, et non l’amour comme tu le crois. Venge-toi, ô Christ, de tous ces imbéciles, de tous ces hommes cruels. Venge-toi. Frappe-les par un miracle qui les terrasse. Apparais-leur tel que tu es : Dieu, le Dieu terrible du Sinaï, ce Dieu terrible qui m’a foudroyé et qui a chassé Adam du paradis.

Jusqu’ici, tu as parlé avec bonté. Tes rares reproches étaient toujours trop doux à l’égard de ces prédateurs dont la peau est plus dure que le cuir d’un hippopotame. Ton regard adoucissait tes paroles. Tu ne sais qu’aimer. Haïs, et tu règneras. La haine tient les dos courbés sous sa force et passe, triomphante, sur ces hommes serviles. Elle les écrase, et ils sont heureux de l’être. Ce ne sont que des sadiques, et la torture est l’unique caresse qu’ils apprécient et dont ils se souviennent.

Il est trop tard ? Non. Les hommes d’armes sont sur le point d’arriver ? Peu importe ! Je sais que tu t’apprêtes à être doux. Tu es dans l’erreur. Un jour, je t’ai appris comment triompher dans la vie. Tu n’as pas voulu m’écouter, et tu te rends compte aujourd’hui que tu es vaincu. Cette fois, écoute-moi : je t’apprends comment triompher de la Mort.

Sois Roi et Dieu. Tu n’as pas d’armes ? Pas d’armées ? Pas de richesses ? Je t’ai déjà dit un jour qu’un reste d’amour, cette toute petite partie du trésor d’amour de ma vie angélique qui m’est resté au fond du cœur, est en moi pour toi, car tu es bon. Je t’aime, mon Seigneur, et je veux te servir.

Tu es le Rédempteur des hommes. Pourquoi ne veux-tu pas être celui de ton ange déchu ? J’étais ton privilégié, parce que j’étais le plus lumineux et que tu es la Lumière. Je suis maintenant la Ténèbre. Mais les larmes de mon supplice ont rempli l’enfer de feu en liquéfaction tant elles sont nombreuses. Laisse-moi me racheter, au moins un peu, et que de démon je devienne homme. L’homme est toujours inférieur aux anges, mais comme il est supérieur à moi, le Démon !

Fais que je devienne un homme. Donne-moi une vie d’homme difficile, torturée, angoissée, autant qu’il te plaira. Ce sera toujours un paradis en comparaison de mon tourment démoniaque. Et je pourrai la mener de manière à expier pendant des millénaires, pour revenir enfin à toi, qui es la Lumière.

Laisse-moi te servir en échange de ce que je te demande. Aucune arme ne peut vaincre les miennes. Aucune armée n’est plus nombreuse que la mienne. Les richesses dont je dispose sont sans mesure, car je ferai de toi le roi du monde si tu acceptes mon aide. Tous les riches deviendront tes esclaves. Regarde : les anges, les anges de ton Père sont absents. Mais les miens sont prêts à prendre une apparence angélique pour te servir de couronne et stupéfier le petit peuple ignorant et mauvais.

Tu ne sais pas parler autoritairement ? Moi, je te suggérerai ce que tu dois dire. Je suis là pour ça. Tonne et menace. Ecoute-moi : tu peux mentir, maudire, prétendre que c’est le Père qui t’inspire, mais triomphe !

Veux-tu que j’imite la voix de l’Eternel ? Je le ferai. Tout m’est possible. Je suis le Roi du monde et de l’enfer. Toi, tu n’es que le Roi des Cieux. Je suis donc plus grand que toi. Mais je mets tout à tes pieds si tu le souhaites.

La volonté de ton Père ? Comment peux-tu penser qu’il veuille la mort de son Fils ? Tu imagines qu’il a quelque illusion sur son utilité ? Tu fais tort à l’intelligence de Dieu !

Tu as déjà racheté ceux qui sont susceptibles de rédemption par ta sainte parole. Il n’en faut pas davantage. Sois bien sûr que les personnes que ta parole ne fait pas changer, ne changeront pas par ton sacrifice. Sache que le Père a voulu t’éprouver, mais que ton obéissance lui suffit. Il ne veut rien de plus.

Ah ! comme tu le servirais mieux en vivant ! Tu peux parcourir le monde, évangéliser, guérir, élever… Quel heureux sort ! La terre habitée par Dieu ! C’est la véritable rédemption. Refaire de la terre le paradis terrestre où l’homme se remet à vivre en sainte amitié avec Dieu, entend sa voix et contemple son apparence. Son sort serait encore plus heureux que celui d’Adam et Eve, parce qu’il te verrait, toi qui es vrai Dieu et vrai Homme.

La mort, ta mort ! Le supplice de ta Mère ! Le mépris du monde ! Pour quelle raison ? Tu veux être fidèle à Dieu ? Pourquoi ? Est-ce qu’il t’est fidèle, lui ? Non : où sont ses anges, où est son sourire ? Qu’est devenue ton âme, sinon une loque déchirée, flasque, abandonnée ?

Décide-toi. Dis-moi oui.

Entends-tu ? Les gardes sortent du Temple. Décide-toi. Montre-toi digne de ta nature.

Tu es une occasion de sacrilège, car tu permets que des mains souillées par le sang et la luxure te touchent, toi qui es le Saint des saints. Tu es le premier sacrilège du monde. Tu livres la Parole de Dieu aux porcs.

Décide-toi. Tu sais que la mort t’attend, alors que moi, je t’offre la vie et la joie.

Je te rappelle ta Mère. Ta pauvre Mère qui n’a que toi ! Regarde-la agoniser… et toi, tu t’apprêtes à rendre son agonie encore pire ?

Quel genre de fils es-tu ? Quel respect as-tu de la Loi ? Tu ne respectes même pas le Dieu que tu es. Tu ne respectes pas la Génitrice.

Ta Mère… Ta Mère… Ta Mère…”

J’ai répondu… Maria, il m’a fallu rassembler toutes mes forces, en buvant les larmes et le sang qui coulaient de mes yeux et de mes pores, pour lui répondre :

“Je n’ai plus de mère. Je n’ai plus de vie. Je n’ai plus de divinité. Je n’ai plus de mission. Je n’ai plus rien, hormis le désir de faire la volonté du Seigneur mon Dieu. Arrière, Satan ! Je l’ai déjà dit à deux reprises, mais je le répète encore : ‘Père, si cela est possible, que cette coupe passe loin de moi. Mais que ta volonté soit faite, et non la mienne.’ Arrière, Satan ! Moi, je suis de Dieu !”

Voilà ce que j’ai répondu, Maria… et mon cœur s’est brisé sous l’effort. Je ne suais plus des gouttes de sang, mais des ruisseaux. Mais peu importe : j’ai remporté la victoire.

C’est moi qui ai vaincu la Mort, pas Satan. La Mort se vainc par l’acceptation de la mort.

Je t’avais promis un grand cadeau. Je te l’ai offert, alors que je l’accorde à bien peu de monde.

Tu as connu l’extrême tentation de ton Jésus. Je te l’avais déjà dévoilée, mais tu n’étais pas encore prête à en connaître toute l’ampleur. Aujourd’hui, c’est possible.

Tu vois que j’ai raison de dire qu’elle n’allait pas être comprise ni admise par ces petits chrétiens qui sont des larves de chrétiens et non des chrétiens bien formés ?

Va en paix, je suis avec toi. »

AUTO 1.3.01

Fille unique que j’étais, je n’avais personne avec qui jouer en famille, et maman n’a jamais permis que je me rende dans une autre famille pour jouer. J’ai donc grandi sans amis de mon âge. Mes camarades étaient de simples camarades d’école. A la sortie de l’école je les perdais jusqu’au jour suivant.

Mais j’avais des amis parmi “les grands”, comme je les appelais, pour indiquer les adultes. Et c’était les amis de papa, presque tous des célibataires, qui fréquentaient notre maison pour y trouver un reflet de vie familiale, apte à combler leur solitude de célibataires.

C’était tous des militaires, naturellement. Ils étaient très gentils et m’aimaient beaucoup et moi aussi, même si, lorsque je me promenais en compagnie de papa et que je les rencontrais, je regrettais d’avoir gâté la promenade. Car pour moi la promenade était désormais gâtée, puisque je devais marcher gravement au milieu d’eux, faisant très attention à ne point trébucher contre les longs sabres de cavalerie ou de m’égratigner les petites jambes contre leurs éperons. Et il me fallait écouter leurs discours très sérieux sur les armes, les tactiques militaires, les décrets ministériels, la dernière séance de l’Assemblée Nationale, les préparatifs pour la visite au Souverain qu’allait faire... disons, par exemple, le Président de la République d’Andorre. C’était là des choses qui m’ennuyaient comme le brouillard. Mais je les aimais bien parce que je sentais qu’eux aussi avaient de l’affection pour moi et qu’ils aimaient beaucoup mon papa adoré. Or j’aimais plus que moi-même tous ceux qui aimaient papa. Il y avait aussi les supérieurs de papa. Les capitaines, les commandants, les colonels.

Le régiment de papa, le “19e régiment des Guides de Chevaux-légers”, était, comme tous les régiments de cavalerie, plein de nobles et de riches qui, grâce au fait d’être riches ou nobles, ou les deux à la fois, possédaient de magnifiques chevaux de race, des chiens qui étaient également de race, des chêvres, et même un singe d’Erythrée. C’était une entière arche de Noé, au sein de laquelle je me trouvais tout-à-fait à mon aise, parce qu’entre les animaux et moi il y a toujours eu un grand sentiment d’amitié. Cela vaut pour tous les animaux, à l’exception des chats qui me sautent au visage et en veulent à mes yeux, dès qu’ils me voient.

Eh bien! lorsque le dimanche matin papa m’accompagnait àla messe (car après la mort de mamie, c’est lui qui l’avait remplacée), nous allions ensuite à la caserne pour le rapport. J’en étais heureuse, car tous ces hommes bourrus en gallon étaient pour moi autant d’autres papas. L’un d’eux faisait amener à mon intention, par un soldat, la dernière portée de chiots, pour que je puisse les caresser; un autre m’amenait voir le poulain qui était né dans la nuit et qui cherchait avec avidité la tétine maternelle, en donnant maladroitement des coups de tête à la jument; un autre sifflait ses lévriers espagnols qui accouraient en bondissant et se couchaient à mes pieds, pour que je puisse leur caresser le pelage de soie; un autre encore me hissait sur le dos d’un baudet nain qui avait les dimensions d’un chien danois; ou un autre encore me mettait dans la main le sucre qu’il fallait donner à son cheval préféré. Il y avait aussi deux petites chèvres du Tibet, toutes blanches, de l’échine jusqu’aux pieds, qui étaient très intelligentes et qui, dès qu’elles me voyaient ou me sentaient, accouraient en bêlant et fourraient leur museau rose dans la paume de ma main, à la recherche du sel. Elles étaient ma passion.

Même ce champion d’originalité que constituait le lieutenant-colonel — un Piémontais tout d’une pièce, provenant de la plus ancienne noblesse cisalpine, qui prétendait imposer le piémontais à tout le monde, même aux Napolitains, et qui représentait cette sorte d’homme, mis au monde pour la sanctification ou la damnation de ses proches. Il était de cette sorte d’officiers à qui est destiné le premier coup de ses propres soldats, dès qu’une guerre peut justifier la mort par arme à feu —, même lui avait de l’affection pour moi. C’était un homme splendide et très riche, qui ne s’était pas marié à cause de la loi du majorat. Il avait donc assumé tous les défauts du vieux garçon. Avec moi cependant, il était gentil et avait des égards dignes d’un préfet de séminaire. Dès que j’arrivais, on s’empressait de préparer les “Wafer de Talmone”, les seuls gâteaux bons pour les enfants, disait-il. Et il fallait obéir et manger les cigares, les noix, les morceaux de tarte d’un chocolat exquis, enveloppé de cornet croquant. Immédiatement il mettait à ma disposition le gramophone, l’un des premiers à l’époque, avec ses plus beaux disques. Et même, s’il m’arrivait d’être un peu malade, il me l’envoyait à la maison. C’est encore pour moi qu’il ouvrait aussitôt son écurie splendide avec ses trois chevaux frémissant — un véritable capital vivant — et la vieille Gina: une jument arabe couleur neige, qui avait été sa préférée dans sa jeunesse, mais qui était désormais devenue aveugle et qu’il avait mise “à la retraite”. Il la traînait avec lui sur le sol italien, dans une roulotte qu’il avait rembourée afin qu’elle ne se blesse pas en se heurtant contre le bois. Oui, car cet homme qui tourmentait les hommes, ses pairs, manifestait une grande tendresse envers les animaux... Il possédait aussi un renard boiteux qu’il avait capturé dans la campagne romaine de l’Agro pendant une partie de chasse. Ce renard était une bête sauvage, agressive, capable de vous mordre, qui n’aimait que son patron, mais me supportait.

Quant au colonel, c’était un saint. Lui aussi était noble et Piémontais. Mais c’était un vrai noble: il représentait le contraire du lieutenant-colonel. Autant l’autre était la tempête, autant celui-ci était le beau temps. Il était le père de ses soldats, comme l’autre en était le dompteur. Mais l’un et l’autre étaient très gentils à mon égard.

Puis il y avait les soldats. A ce propos, certains, dès qu’ils entendent le mot de “soldats”, pensent qu’il s’agit toujours de semi-délinquants et à coup sûr de débauchés. Ils ne pensent pas que l’armée est constituée par les fils des Italiens. Je ne remets pas en question la vertu des militaires, et en particulier certaines vertus. Mais en toute vérité, je dois dire que tout au long des nombreuses années où j’ai été en contact avec des soldats, jamais je n’ai entendu sortir de leur bouche des mots ou des propos obscènes, ni même n’ai assisté à des gestes triviaux de leur part. J’aurais plutôt à me plaindre des femmes. Mais j’y reviendrai plus loin.

AUTO 1.3.02

Les soldats se comportaient à mon égard comme de grands et bons garçons, tout heureux de m’amener voir leur cheval, de me montrer leur... insupportable carte postale illustrée, reçue le matin même de leur belle éloignée, qu’ils me demandaient de lire, et à laquelle il me fallait répondre! Vous voyez les confidences que je recevais et l’honneur que l’on m’accordait. J’étais “leur génie, leur secours”!...

Et comme ils étaient heureux, lorsqu’ils pouvaient m’offrir un fruit provenant de leur pays éloigné! Et comme ils s’escrimaient à me confectionner des jouets simples et astucieux, de petites statues pour la crèche, de petites chaises avec une table, que j’ai à présent à côté de mon lit et qui me plaisent beaucoup, car elles me rappellent l’un de mes grands soldats préférés. Parfois ils arrivaient tenant un moineau tombé de son nid. Car ils savaient que j’aimais beaucoup les oiseaux. En décembre, ils m’apportaient le meilleur foin qu’ils avaient, fin comme des cheveux de femme et parfumé, pour l’âne de Sainte-Lucie. Ils juraient qu’il s’agissait du foin du colonel... et sur leur parole, je me tranquillisais, pensant que l’ânon d’une sainte pouvait bien manger le foin de l’écurie du colonel, de notre colonel. C’était le nôtre, car il s’agissait là d’un colonel particulier, puisqu’il commandait un régiment qui portait les couleurs de la très sainte Vierge: le bleu et le blanc.

Je m’amusais davantage évidemment parmi les soldats qu’à ces ennuyeuses visites de société, où les dames parlaient des naissances, des maladies, etc... sans réfléchir que les enfants ont les oreilles bien pendues malgré ce que l’on croit, et qu’il serait souhaitable d’éviter d’offrir à ces innocents des révélations brutales et précoces. De même qu’il serait utile d’éviter d’exposer un coeur et un esprit en croissance à certains... exercices de vacuité et de jacasserie, que constituent les conversations des salons aux heures des “visites”.

Combien ne les ai-je pas haïes! De plus, en grandissant, ma timidité augmentait, et c’était devenu un véritable supplice pour moi que d’être amenée ici ou là, et mise en évidence comme une belle poupée, sous le regard sévère de maman qui s’inquiétait de voir que je me comportais comme une imbécile, et qui ne voyait pas que le filtre magique de mon imbécillité provenait directement du regard qu’elle portait sur moi et qui me paralysait.

Les courses avec maman dans les magasins me gênaient aussi. Je m’ennuyais mortellement de devoir courir d’un tailleur à un magasin de chapeaux, avec de longues stations qui n’avaient rien de sacré, devant des vitrines d’étoffes, etc... A cela je préférais de beaucoup les promenades dans le parc, dans le jardin public, ou mieux encore à Affori qui était alors de la pleine campagne. Mais maman n’y venait presque jamais. Elle avait toujours quelque problème de santé qui la retenait... d’autant plus qu’à ses “bobos” elle accordait et accorde encore beaucoup d’attention.

C’est comme ça que nous sortions, papa et moi. Et quelles belles promenades nous faisions! En plein air les jours de soleil! Dans les musées pendant l’hiver. Et comme il était instruit, papa! Sans compter les voyages en prime, sur les lacs, à Crémone, Mantoue, Vérone, Venise, à l’occasion des fêtes de printemps, et en Toscane durant l’été. Alors maman venait elle aussi. J’étais heureuse de me retrouver avec eux deux... Mais c’était là de rares oasis... dont je reparlerai plus loin.

Je n’ai pas eu d’autres amis dans mon enfance, à l’exception d’une petite vieille qui habitait notre immeuble. Elle s’appelait Paix et son mari s’appelait Roméo. Et leur maison était un véritable havre de paix. Ils s’aimaient beaucoup! Au niveau de la rue ils tenaient une papeterie. Mais le magasin était désormais géré par leur neveu, car ils n’avaient jamais pu avoir d’enfant. C’était là leur seule souffrance. Ils me donnaient les plus belles décalcomanies, les plus belles images et les couvertures les plus brillantes pour mes livres d’école.

Lorsque se tînt à Milan l’exposition, madame Paix, qui ne sortait jamais, parce que, disait-elle, la marche lui donnait le vertige — “elle me rend toute bête”, précisait-elle — poussa son affection à mon égard jusqu’à sortir pour m’accompagner à la foire où cette pauvre et infime érudite que j’étais instruisait cette bonne et simple petite vieille. Chère âme, qui ressemblait tant à ma grand-mère, je t’aime encore.

J’ai dit que je n’avais pas d’autres amis. Mais je me suis trompée. J’avais aussi une pauvre vieille qui habitait quelque grenier et qui, dans quelques temps libres de service de bonne, venait faire quelques ménages. Ma mère l’aidait beaucoup, et la soigna lorsqu’elle tomba gravement malade, car cela me fait plaisir de pouvoir dire que maman a de bons côtés. Pauvre petite Sainte![6] Son mari était un vieil ivrogne... sa fille, la seule qui lui était restée, et qui était mariée avec plusieurs enfants, se consumait à faire du repassage dans la maison d’en face. Elle aimait bien sa mère, mais vivait elle aussi dans la misère.

Je me rendais souvent dans la pauvre mansarde, toute propre, de Sainte. Durant la journée, l’ivrogne n’y était jamais. Et j’étais heureuse de me retrouver là, car cette petite vieille impeccable me rappelait ma grand-mère. J’allais dans ses bras... puis je jouais avec sa petite-fille.

Si d’un côté j’avais la fierté de ne jamais demander pardon, j’étais par ailleurs vivement attirée par les humbles. Je n’ai jamais méprisé un pauvre, un simple ou un ignorant. Ce sont plutôt mes semblables ou mes supérieurs qui, le cas échéant, m’ont gênée par leurs comportements de “mufles ou de poseurs”, occasionnés par leurs biens ou leur condition sociale.

5.2

« Tu souffres ?

– Non. Mais j’éprouve cette grande paix que j’ai ressentie au Temple quand la grâce de la maternité m’a été accordée et de nouveau quand j’ai su que j’allais être mère. Cela res­semble à une extase, une douce somnolence du corps alors que l’esprit jubile et entre dans une paix à laquelle rien n’est humainement comparable. Je t’ai aimé, Joachim, et lorsque je suis entrée dans ta maison et que je me suis dit : “ Je suis l’épouse d’un juste ”, j’ai éprouvé cette paix, et encore toutes les fois que ton amour prévenant prenait soin de ton Anne. Mais cette paix-ci est différente. Tu vois, je crois que cette paix ressemble à celle qui, à la manière de l’huile que l’on étend et qui apaise les douleurs, devait envahir l’âme de Jacob, notre père, après son songe[4] des anges. Si je m’y plonge, elle ne cesse d’augmenter à mesure que je la savoure… C’est comme si je m’élevais dans l’azur du ciel… Et, j’ignore pourquoi, depuis que cette joie paisible est en moi, un cantique naît en mon cœur, celui du vieux Tobie. Il me semble qu’il a été écrit pour cette heure… pour cette joie… pour la terre d’Israël qui la reçoit… pour Jérusalem pécheresse et désormais pardonnée… mais – ne riez pas des délires d’une mère – quand je dis : “ Remercie dignement le Seigneur et bénis le Roi des siècles pour qu’en toi son Temple soit rebâti dans la joie ”, je pense que celui qui rebâtira à Jérusalem le Temple du vrai Dieu sera cet être sur le point de naître… Et je pense encore que ce n’est plus de la Cité sainte, mais de mon enfant que le destin a prophétisé quand le cantique dit : “ Tu brilleras d’une vive lumière, tous les peuples de la terre se prosterneront devant toi, les nations viendront vers toi et t’apporteront des présents, ils adoreront en toi le Seigneur et considèreront ta terre comme sainte parce que, en toi, elles invoqueront le saint Nom. ” “ Alors tu exulteras et tu te réjouiras sur les fils des justes, car ils seront tous rassemblés et ils béniront le Seigneur des siècles. Bienheureux ceux qui t’aiment ! Heureux ceux qui se réjouiront de ta paix ! ” »

A ces mots, Anne change de couleur et resplendit comme un être éclairé par la lune puis par un grand feu et vice-versa. De douces larmes coulent sur ses joues, mais elle ne s’en rend même pas compte et sourit, tout à sa joie. Tout en parlant, elle se dirige vers la maison entre son époux et sa parente, qui l’écoutent en silence, gagnés par l’émotion.

AUTO 1.3.03

J’étais très attachée à la pauvre Sainte et à sa petite-fille et j’aimais bien pouvoir leur amener quelques petites choses. On jouait à la poupée avec mes jouets, et Sainte-la-petite voulait toujours faire la cuisine, car elle savait qu’ensuite elle aurait pu se régaler des repas luculliens à base de fruits frais ou séchés, de gâteaux, de chocolat... Pour ma part j’aurais préféré jouer aux mamans, car j’ai toujours eu un instinct maternel très développé et un grand désir d’avoir des enfants... Ou bien j’aurais voulu jouer aux malades. J’ai toujours eu en effet la vocation de l’infirmière. Le docteur de famille riait d’admiration en observant les parfaits bandages de tête, de jambes, d’yeux, que j’appliquais à mes nombreuses poupées, qui “étaient toutes blessées de guerre, car la guerre était arrivée”, disais-je. C’était là un triste pressentiment. Mais je me pliais aux préférences de Sainte-la-petite et je me mettais à faire la cuisine.

J’aimais bien aussi les femmes de ménage. Avec mon tempérament affectueux, toujours à l’affût de caresses qui m’étaient plus nécessaires que la nourriture et, (je dois l’avouer, puisque vous m’avez demandé de raconter le mal, mais aussi le bien qui me caractérise) avec mon tempérament calme, sans caprices, humble, j’étais très appréciée par le personnel de service qui s’attachait à moi et que j’aimais beaucoup.

A dire la vérité, maman qui m’abaissait constamment et me traitait comme un simple brin d’herbe à fouler aux pieds, aurait voulu par contre que, même si je ne mesurais que quelques centimètres, je prenne des airs dominateurs et me comporte comme quelqu’un de supérieur. Mais il m’était impossible d’agir de la sorte. Et cela, tant de par ma nature même qu’à cause du fait que, observatrice comme je l’étais, je m’étais bien rendue compte qu’avec maman les employés obéissaient sans broncher, c’est vrai — et, certes! ils n’auraient pu agir autrement! —, mais que dès qu’ils pouvaient, à la première occasion, ils se sauvaient, tandis qu’avec papa qui était toujours patient, jovial, sans arrogance, un vrai père des humbles, les choses allaient tout autrement. Mon bon papa devait même se débrouiller pour se dégager du trop grand nombre de soldats qui voulaient se placer sous ses ordres et qui, à la fin de leur temps de service, se réengageaient pour rester avec leur supérieur. Je remarquais les regards d’affection et les gestes spontanés d’attachement qui se dégagaient de ces coeurs simples qui se sentaient aimés et qui obéissaient non seulement aux ordres mais même aux simples désirs, car papa était si gentil qu’il ne commandait jamais, et on l’aimait tellement que le moindre de ses désirs était non seulement exécuté dès qu’il le manifestait, mais souvent on le devançait dans ses désirs, par cette sorte de prescience qui provient de l’amour. Quant à moi, je voulais devenir comme papa. J’étais poussée par l’esprit d’imitation d’une fille qui trouve excellent tout ce que fait le préféré de son père ou de sa mère et aussi parce qu’il m’était facile de faire comme papa, puisque je possédais le même coeur, alors que... il m’aurait été tout à fait impossible de devenir comme maman.

J’étais donc gentille et affectueuse avec la domestique, avec l’ordonnance, avec tout le monde. C’est auprès d’eux que je me réfugiais pour avoir des caresses et des jeux... Souvent maman était sortie pour ses détestables visites de société auxquelles elle m’entraînait rarement. Et c’était une joie immense pour moi de ne point l’accompagner car je vous ai déjà dit combien ces visites m’étaient une torture. Je restais donc à la maison avec la bonne et le soldat. Quels heureux moments c’était alors! J’ai connu de gentilles jeunes filles qui, malgré la simplicité de leur vie campagnarde, ont su me manifester leur affection par de grandes délicatesses. Les belles histoires de fées, les légendes de leurs villages, les jeux qui réjouissaient leurs petits frères à la maison étaient mis à contribution pour mon amusement à moi aussi.

Quant aux soldats ils étaient... les précieux chirugiens de tous mes jouets cassés et les constructeurs de mes nouveaux jouets. C’est eux encore qui ramassaient les branchages et la mousse pour la crèche, et qui dressaient mes petits animaux.

Mais comme je l’ai annoncé plus haut, si je n’ai rien à dire à propos des soldats, sinon du bien, je ne peux en dire autant des domestiques que nous avons eues à la maison. Parmi la longue série qui a défilé chez nous, plus d’une a laissé à redire et aurait pu me nuire beaucoup, si Jésus l’avait permis.

L’une d’entre elles m’enseigna à voler. Oui, vraiment. Elle attendait que maman soit sortie et me disait: “Prends cela, prends-le et donne-le-moi, mais n’en parle pas”. Ce n’était pas des objets de valeur car maman tenait — et garde encore — toujours tout sous clé. Il s’agissait de quelque écheveau de fil, de gâteaux, de fruits séchés, de liqueurs. J’ignore ce qu’elle en faisait. Le fait est qu’elle m’apprenait à voler.

Une autre, par pure ignorance, me tenait des discours sur des sujets qui n’étaient pas adaptés à mon âge et que seule mon absolue innocence m’empêcha de comprendre. Je les ai compris plus tard, une fois que j’étais devenue une femme, en me souvenant de ses paroles.

J’ai utilisé le terme d’“absolue innocence”. Oui, j’étais innocente, même si je n’étais pas stupide. Depuis toute petite, j’avais un sens de l’observation très développé et une mémoire tenace. Vous pouvez donc facilement imaginer combien je remarquais tout, je me rendais compte de tout ce qui se passait et j’enregistrais toute chose dans ma tête.

J’étais très en avance à l’école pour mon âge. Pensez qu’à treize ans et quelques mois, j’achevais en même temps l’école d’enseignement secondaire court et l’école technique. Je vous expliquerai plus loin comment cela s’est fait. Je ne pouvais m’empêcher, à l’époque, d’avoir une grande familiarité avec le dictionnaire... Et je vous assure que je ne le laissais jamais tranquille, si bien que ce livre-là constitua avec la Divine Comédie[1] la source de mon instruction sur les secrets de la vie. Cependant, et je n’en remercierai jamais assez le bon Dieu, cela s’est fait sans aucune inquiétude, ni trouble. La nature exprimait devant moi tous les détails de sa constitution animale sans que j’en sois troublée le moins du monde. Découvrir le pourquoi d’une loi physique ou le fonctionnement d’un organe me procurait une sérénité identique au spectacle de l’éclosion d’une fleur.

5.3

Ils se hâtent, car les nuages, poussés par un vent violent, courent et s’accumulent dans le ciel ; la plaine s’assombrit et frissonne, annonçant l’orage. A peine sont-ils arrivés au seuil de la maison qu’un premier éclair bleuâtre déchire le ciel ; le grondement d’un premier coup de tonnerre rappelle le roulement d’une grosse caisse qui se mêle aux arpèges des premières gouttes sur les feuilles brûlées.

Tout le monde rentre et Anne se retire pendant que, sur le seuil, Joachim, rejoint par ses serviteurs, parle de cette eau tant attendue, qui est bénédiction pour la terre desséchée. Mais la joie fait place à la crainte parce qu’un orage d’une violence inouïe survient, accompagné d’éclairs et de nuages chargés de grêle.

« Si le nuage éclate, le raisin et les olives seront broyés comme sous la meule. Pauvres de nous ! »

Mais une autre angoisse saisit ensuite Joachim, cette fois pour son épouse pour qui le moment est venu de mettre son enfant au monde. Sa parente a beau l’assurer qu’Anne ne souffre pas du tout, il reste anxieux. Chaque fois que sa parente ou quelque autre femme – au nombre desquelles la mère d’Alphée – sortent de la chambre d’Anne pour y retourner avec de l’eau chaude, des bassins et des linges séchés au feu, qui crépite joyeusement sur le foyer central d’une grande cuisine, Joachim leur demande des nouvelles ; mais quoi qu’elles disent pour le rassurer, il ne se tranquillise pas. Même le fait qu’Anne ne crie pas le préoccupe : « Je suis un homme, dit-il, et je n’ai jamais assisté à un accouchement. Mais je me souviens avoir entendu dire que l’absence de douleurs est mauvais signe… »

Le jour baisse plus tôt que d’habitude à cause de la tempête, qui est d’une violence extraordinaire : torrents d’eau, vent, éclairs, il y a de tout, hormis la grêle qui est allée s’abattre ailleurs.

Un des serviteurs remarque cette violence et déclare :

« On dirait que Satan est sorti de la Géhenne avec ses démons. Regarde ces nuages noirs ! Sens l’odeur de soufre de l’air, écoute ces sifflements sinistres, ces cris de lamentation et de malédiction. Si c’est bien lui, il est furieux ce soir ! »

L’autre serviteur rit et répond :

« Une grande proie lui aura échappé, ou bien Michel l’aura frappé d’un nouveau coup de foudre de Dieu et il en a les cornes et la queue coupées et brûlées. »

Une femme passe en courant et s’écrie :

« Joachim ! Il va naître ! Tout a été facile et heureux ! », et elle disparaît avec une petite amphore dans les mains.

AUTO 1.3.04

J’ai lu récemment dans la Vie de la Très Sainte Vierge que vous m’avez donnée à lire, comment l’Eternel a constamment accompli à son égard le miracle de voiler à ses yeux tout ce qui pouvait heurter son innocence virginale. De même que l’on y voit la bonté de Celui qui, “parce qu’il m’a aimée d’un amour éternel”, veille constamment sur moi et a opéré le miracle d’étendre sur les parties obscures de notre existence humaine un voile de splendeur, qui transforma les détails de la vie, purifia ce qui était impur, embellit ce qui était désagréable, rendit acceptable et sans choc la révélation de choses qui, par leur brutale divulgation, auraient pu secouer gravement ma chaste ignorance de fillette, grandie sans frères ni soeurs, sans amitiés de mon âge, seule, dans une famille où mon innocence était très préservée.

Je me souviens d’un épisode significatif, qui m’est arrivé lorsque j’étais au collège et que j’avais déjà douze ans. Cette année-là, ce collège, qui était une institution tranquille, subit presque une révolution. Et cela fut provoqué par le brusque étonnement d’une jeune fille qui avait déjà dix-sept ans et qui était la soeur ainée d’une authentique tribu de frères et soeurs.

Nous étions en train de lire “Les fiancés”[2], et nous étions une vingtaine d’élèves dans cette classe. Personne n’éprouva rien de spécial, sinon cette pauvre jeune fille, qui je crois était un peu malade de la tête et qui réagit au chapitre sur la religieuse de Monza comme une poudrière devant une allumette. Elle semblait possédée! Elle demandait à tout le monde s’il était possible que les enfants naissent à l’intérieur de nous autres, femmes, et comment cela pouvait bien advenir. Je ne me souviens pas les réponses qu’ont données mes camarades. Quant à moi, interrogée comme si j’étais l’oracle de la classe, je répondis textuellement: “Mais bien sûr! Ne le dit-on pas déjà dans le “Je vous salue”? Qu’y a-t-il d’étrange à cela? Si Jésus est né de sa Mère c’est bien parce que nous naissons de la maman!...” Et je m’en tins là.

Je ne m’inquiétais de rien d’autre. Pensez qu’il m’a fallu avoir passé depuis longtemps l’époque des études pour pouvoir dire d’avoir appris certains détails, et même que je ne les ai connus qu’au cours de cette maladie. En ai-je le mérite? Pas du tout! C’est là une grâce obtenue gratuitement du bon Dieu et dont je ne puis me vanter, mais dont je dois seulement rendre grâce.

Cependant, pour en revenir au chapitre des domestiques, j’ai toujours imaginé que comme maman j’aurais personnellement gardé ma fille plus près de moi, je l’aurais gardée tout près par amour, afin d’empêcher qu’elle n’aille chercher des informations dans des conversations, ou auprès de personnes qui ne sont pas toujours ce qu’il y a d’idéal, comme prudence ou comme moralité, à l’âge d’une vie en pleine formation.

De quel tact ne faut-il faire preuve avec les enfants! Combien il serait bon de se souvenir constamment “que leurs anges voient la face de Dieu dans le ciel”! Au contraire, j’ai souvent remarqué peu de délicatesse de la part des adultes et des femmes en particulier. Ce sont des conversations, des journaux, des livres qui sont laissés à la portée des enfants, alors qu’il serait préférable qu’ils restent hors de leur portée. Il y a des spectacles, des modes, un manque de pudeur dans le vêtement, dont on devrait sauvegarder les enfants. Car les tout petits voient, entendent et réfléchissent mieux que les adultes! Je tiens à le répéter.

En me souvenant de la vivacité de mon attention et de mon esprit d’observation, j’ai toujours pris un soin scrupuleux vis-à-vis de l’innocence des enfants qu’il m’arrivait de côtoyer. Tout récemment encore, j’ai dû me défendre contre le médecin qui voulait me visiter en présence de son enfant âgé de trois ans. “Mais de toute manière il ne comprend pas”, disait le médecin, en indiquant le petit qui était en train de jouer avec de petites images. “Mais je ne veux quand même pas”, ai-je répondu.

Non, Dieu pourra me reprocher bien des choses, mais, en m’examinant bien, il me semble vraiment qu’il ne pourra pas me demander de rendre compte de tel ou tel agissement que j’aurai commis au dépens d’un innocent. Et cette certitude de n’avoir blessé aucune candeur est douce et rassérénante pour mon coeur. Non. Maintenant que je me sens proche du départ pour l’éternité et au bout du parcours de ma vie, en regardant le chemin parcouru il me semble vraiment pouvoir dire: “Je n’ai été pour personne cause de corruption”. Si j’ai commis du mal, c’est contre moi seulement que je l’ai commis, et de manière que rien n’en apparaisse au-dehors, pas même l’ombre. Et cela non pas par souci de respect humain, mais bien par respect de l’âme d’autrui, qu’il s’agisse d’un adulte ou d’un enfant, d’un juste ou d’un pécheur; car je l’ai toujours respecté comme une oeuvre de Dieu, pensant que, de même qu’aucun mortel n’est entièrement saint — puisque la sainteté complète n’appartient qu’à Dieu — de la même manière aucun homme n’est entièrement pécheur. Voilà pourquoi j’ai toujours pris soin de ne point ajouter d’autres miettes de méchanceté dans les coeurs, voire d’y jeter la première miette, s’il s’agissait de coeurs innocents.

J’ai été choquée, blessée, salie par l’imprudence d’autrui et je dus par mes propres forces me relever, me soigner, me purifier. J’ai dû agir à partir de mes seules forces, car je n’ai reçu l’aide humaine de personne. Quant à l’oeuvre de Dieu en moi, vous verrez vous-même qu’il s’agit davantage d’une action auxiliaire d’harmonisation que d’une imposition. Ce fut une action très lente, une pénétration plus imperceptible que celle d’un microbe dans le corps. Et cela n’avança pas davantage parce que je répondis au premier appel.

Je pense à l’avalanche qui ne peut se former si le premier flocon de neige ne commence un mouvement tourbillonnant et si tout le flanc de la montagne ne s’y prête pas. Dieu et moi formions l’avalanche. Il fut le premier flocon auquel je donnais la première impulsion... puis, d’elle-même, l’avalanche prit de l’importance et de la vitesse dans l’union d’une descente qu’est l’ascension dans l’abîme de la divinité, grâce à l’anéantissement de la créature qui se purifie, en naissant à Dieu pour la vie éternelle dans l’amour et la souffrance.

5.4

L’orage tombe brusquement, après un dernier coup de foudre si violent qu’il jette les trois hommes contre les murs ; et sur le devant de la maison, il laisse en souvenir un trou noir et fumant dans le sol du jardin. Cependant un vagissement traverse la porte d’Anne, pareil à la plainte d’une tourterelle qui, pour la pre­mière fois, ne piaille plus mais roucoule. Au même moment, un immense arc-en-ciel se déploie en demi-cercle sur toute la voûte céleste. Il sort ou du moins paraît sortir du sommet de l’Hermon qui, sous la caresse du soleil, semble d’une couleur d’albâtre d’un blanc rosé des plus délicats. Il s’élève au plus haut d’un ciel de septembre très clair, traverse des étendues vierges de toute impureté, survole les collines de Galilée et la plaine qui apparaît au sud entre deux figuiers, puis encore un autre mont, et paraît poser son extrémité au bout de l’horizon, là où une chaîne de montagnes abruptes bouche la vue.

« Quel spectacle inouï !

– Regardez, regardez !

– Il semble encercler toute la terre d’Israël, mais voyez, voilà une étoile alors que le soleil n’est pas encore disparu. Et quelle étoile ! Elle brille comme un énorme diamant !

– Et là, c’est la pleine lune alors qu’il manque encore trois jours pour y arriver. Mais, regardez, quelle splendeur ! »

5.5

Les femmes surviennent, toutes joyeuses, tenant un poupon rose dans des linges blancs.

C’est Marie, la Mère de Jésus ! Une Marie toute petite qui pourrait dormir dans les bras d’un enfant, une Marie pas plus longue que le bras, une petite tête d’ivoire teinté de rose pâle et des lèvres rouges qui déjà ne pleurent plus, mais tentent instinctivement de téter, si petites qu’on ne voit pas comment elles pourront saisir l’extrémité du sein, un petit bout de nez entre deux bonnes joues bien rondes ; et quand on la chatouille pour lui faire ouvrir les yeux, deux morceaux de ciel apparaissent, deux points bleus et innocents qui regardent sans voir, entre de fins cils d’un blond presque rose à force d’être blond. Sur sa petite tête ronde, les cheveux eux-mêmes ont la teinte rose-blond de certains miels ambrés.

Pour oreilles, deux petites coquilles roses et transpa­rentes, parfaites. Et comme mains… qu’est-ce que ces deux petites choses qui s’agitent en l’air puis vont à la bouche ? Fermées, comme en ce moment, elles ressemblent à deux boutons d’églantine qui ont fendu les sépales verts et présentent leur soie de rose pâle ; ouvertes, comme maintenant, on dirait deux joyaux d’ivoire ou d’albâtre à peine rosés, avec cinq ongles grenat clair. Comment feront donc ces mains pour essuyer tant de larmes ?

Quant aux pieds… où sont-ils ? Pour l’instant, ce ne sont que deux petits petons cachés dans les langes. Mais voilà que la parente s’assied et les découvre… Oh, les petits pieds ! Ils ont quatre centimètres de long, leur plante est une coquille couleur de corail, le dessus en est une autre couleur de neige veinée de bleu, les orteils sont des chefs-d’œuvre de sculpture lillipu­tienne, couronnés eux aussi de petites écailles grenat clair. Comment trouvera-t-on des sandalettes quand ces pieds de poupée feront leurs premiers pas ? Comment se tenir debout sur de si petits pieds ? Et comment permettront-ils de faire un chemin si rude et de soutenir une telle douleur sous une croix ?

Mais aujourd’hui, on l’ignore encore, et on rit, on sourit en regardant s’agiter et gigoter de belles jambettes bien tournées, des cuisses minuscules potelées au point de faire des fossettes et des replis, un petit ventre, une nuque renversée en arrière, un petit thorax parfait. Sous la soie blanche, on voit le mouvement de la respiration et si, comme l’heureux père le fait maintenant, on y pose la bouche pour faire un bisou, on entend sûrement y battre un petit cœur…, le plus beau que la terre ait porté au cours des siècles, l’unique cœur humain immaculé.

Et le dos ? On la retourne, et on peut voir la courbure de ses reins, puis ses épaules potelées et sa nuque rose ; elle a déjà de la force car voilà que la petite tête se lève sur l’arc des minuscules vertèbres : on dirait la tête d’un oiseau qui scrute le monde nouveau qu’il découvre ; elle pousse un petit cri pour protester qu’on la montre ainsi aux yeux de plusieurs personnes, elle, la toute-pure et chaste, elle qu’aucun homme ne verra plus jamais nue, la toute vierge, sainte et immaculée. Recouvrez, recouvrez ce bouton de lys qui ne s’ouvrira jamais sur terre, mais qui produira une Fleur plus belle encore qu’elle, tout en restant bourgeon. Ce n’est qu’au Ciel que le lys du Dieu trine ouvrira tous ses pétales car il n’existe plus, là-haut, aucune poussière de faute susceptible de profaner involontairement cette pureté. Car il faudra accueillir là-haut, à la vue du Ciel entier, le Dieu trine qui, dans quelques années à peine, habitera en elle, Père, Fils et Epoux.

La voilà de nouveau enveloppée de linges et dans les bras de son père de la terre, à qui elle ressemble. Pas maintenant. Pour le moment, elle n’est qu’une ébauche d’être humain. Je veux dire qu’elle lui ressemblera une fois devenue femme. Elle n’a rien de sa mère. De son père, elle tient la couleur de la peau et des yeux, et sûrement aussi des cheveux qui, s’ils sont blancs aujourd’hui, devraient être blonds, comme l’indiquent les sourcils. Elle a les traits de son père, en plus parfait et plus fin puisqu’elle est femme, et cette femme-là. Elle en a encore le sourire, le regard, les gestes et la taille. En pensant à Jésus, comme je le vois, je trouve qu’Anne a donné sa taille à son petit-fils ainsi que son teint plus ivoire foncé. En revanche, si Marie n’a pas la prestance d’Anne – un grand palmier souple –, elle a la grâce de son père.

5.6

Les femmes, qui parlent encore de l’orage et du prodige de la lune, de l’étoile, de l’immense arc-en-ciel, entrent avec Joachim dans la chambre de l’heureuse mère et lui rendent son bébé.

Anne sourit à ses pensées :

« C’est l’étoile, dit-elle. Son signe est dans le ciel. Marie, arc-en-ciel de paix ! Marie, mon étoile ! Marie, lune pure ! Marie, notre perle !

– Tu l’appelles Marie ?

– Oui. Marie, étoile, perle, lumière, paix…

– Mais ce nom veut aussi dire amertume… Tu n’as pas peur que cela lui porte malheur ?

– Dieu est avec elle. Elle est à lui avant même d’exister. Il la conduira sur ses sentiers et toute amertume se changera en miel paradisiaque. Maintenant, tu es chez ta maman… dans peu de temps, tu seras toute à Dieu. »

Et la vision s’achève sur le premier sommeil d’Anne mère et de Marie son enfant.

Le 27 août 1944.

5.7

Jésus dit :

« Hâte-toi de te lever, ma petite amie. Je désire ardemment t’emmener avec moi dans l’azur paradisiaque de la contemplation de la virginité de Marie. Tu en sortiras l’âme aussi fraîche que si tu venais toi aussi d’être créée par le Père, telle une petite Eve qui n’a pas encore connu la chair. Tu en sortiras l’âme illuminée, parce que tu vas être plongée dans la contemplation du chef-d’œuvre de Dieu. Quand tu en sortiras, tout ton être sera débordant d’amour, car tu auras compris à quel point Dieu sait aimer. Parler de la conception de Marie, l’Immaculée, cela signifie se plonger dans l’azur, dans la lumière, dans l’amour.

5.8

Viens et lis[7] les gloires de Marie dans le livre de l’Ancêtre :

“ Yahvé m’a créée, prémices de son œuvre, avant la création. Dès l’éternité je fus établie, dès le principe, avant l’origine de la terre. Quand les abîmes n’étaient pas, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources aux eaux abondantes ; avant que fussent implantées les montagnes, avant les collines, je fus enfantée ; avant qu’il eût fait la terre et la campagne et les premiers éléments du monde. Quand il affermit les cieux, j’étais là, quand il traça un cercle à la surface de l’abîme, quand il condensa les nuées d’en haut, quand se gonflèrent les sources de l’abîme, quand il assigna ses limites à la mer – et les eaux n’en franchiront pas le bord – quand il traça les fondements de la terre, j’étais à ses côtés comme le maître d’œuvre, je faisais ses délices jour après jour, m’ébattant tout le temps en sa présence, m’ébattant à la surface de la terre… ” Vous avez appliqué ces paroles à la Sagesse, mais elles parlent d’elle : la Mère toute belle, toute sainte, la Vierge Mère de la Sagesse que je suis, moi qui te parle.

5.9

J’ai voulu que tu écrives le premier vers de cette hymne en tête du livre qui traite d’elle pour que l’on reconnaisse et que l’on sache la consolation et la joie de Dieu, la raison de la joie constante, parfaite et intime de ce Dieu un et trine qui vous gouverne et à qui l’homme a donné tant de motifs de tristesse, la raison pour laquelle il a perpétué la race humaine alors que, à la première épreuve[8], elle méritait la destruction, la raison enfin du pardon que vous avez obtenu.

Avoir Marie pour en être aimé : cela valait bien la peine de créer l’homme, de le laisser vivre, de décréter qu’il lui serait pardonné, pour avoir la Vierge toute belle, toute sainte, la Vierge immaculée, pleine d’amour, la Fille bien-aimée, la Mère très pure, l’Epouse aimante ! Dieu vous a donné et vous aurait donné encore davantage pour posséder la créature qui fait ses délices, le soleil de son cœur, la fleur de son jardin. Et il continue à vous donner beaucoup par elle, à sa demande, pour faire sa joie, car sa joie se déverse dans la joie de Dieu et l’augmente de lueurs qui font étinceler la lumière, la grande lumière du paradis ; or toute étincelle est une grâce pour l’univers, pour l’espèce humaine et pour les bienheureux qui répondent par un alléluia étincelant à chaque miracle de Dieu, suscité par le désir du Dieu trine de voir l’étincelant sourire de joie de la Vierge.

5.10

Dieu a voulu donner un roi à l’univers qu’il avait tiré du néant. Un roi qui soit le premier de nature matérielle de toutes les créatures sorties de la matière et elles-mêmes matérielles. Un roi qui, de par sa nature spirituelle, soit à peine moins qu’un Dieu, uni à la grâce comme il l’était à son premier jour, encore tout innocent. Mais l’Intelligence suprême connaît tous les événements les plus éloignés dans l’étendue des siècles et elle ne cesse de voir tout ce qui était, est et sera. Tout en contemplant le passé et en observant le présent, elle plonge son regard dans l’avenir le plus lointain et n’ignore pas quelle sera la mort du dernier homme, tout cela sans confusion ni discontinuité. Elle n’a donc jamais ignoré que le roi qu’elle avait créé pour être semi-divin à ses côtés au ciel, héritier du Père, parviendrait à son Royaume à l’âge adulte après avoir vécu dans la maison de sa mère – la terre dont il a été formé – durant son enfance de fils de l’Eternel pendant son séjour sur terre, et elle n’a pas ignoré qu’il allait commettre contre lui-même le crime de tuer en lui la grâce et le vol de se dérober au ciel.

Dans ce cas, pourquoi l’avoir créé ? Certes, beaucoup se le demandent. Auriez-vous préféré ne pas exister ? Même si ce séjour sur terre est pauvre, nu et rendu rude par votre méchanceté, ne mérite-t-il pas d’être vécu pour connaître et admirer l’infinie beauté que la main de Dieu a semée dans l’univers ?

Pour qui aurait-il formé ces astres et ces planètes qui strient la voûte du firmament à la vitesse des flèches ou se déplacent avec une lenteur apparente mais majestueuse dans leur course de bolides, vous offrant lumières et saisons ? Eternels, immuables et pourtant toujours changeants, ils vous offrent une nouvelle page à lire sur le ciel chaque soir, chaque mois, chaque année, comme s’ils voulaient vous dire : “ Oubliez votre prison, laissez de côté vos publications pleines de noirceurs, de pourriture, de saletés, de poisons, de mensonges, de blasphèmes, de corruption, et élevez-vous, ne serait-ce que du regard, vers l’infinie liberté des cieux ; faites-vous une âme d’azur en regardant tant de sérénité, faites-vous une réserve de lumière à emporter dans vos sombres cachots ; lisez la parole que nous écrivons en chantant notre chœur sidéral, plus harmonieux que la musique des orgues d’une cathédrale, la parole qu’écrit notre splendeur, la parole qu’écrit notre amour ; car celui qui nous a donné la joie d’exister nous est toujours présent, et nous l’aimons pour nous avoir donné cette existence, cet éclat, ce mouvement, cette liberté et cette beauté au milieu de cet azur tout de douceur au-delà duquel nous apercevons un azur encore plus sublime, le paradis. Nous réalisons la seconde partie de son commandement d’amour en vous aimant, vous, notre prochain universel, et ce en vous offrant direction et lumière, chaleur et beauté. Lisez notre parole, c’est elle qui inspire notre chant, notre splendeur, notre joie : Dieu.

Pour qui aurait-il fait cet azur liquide, miroir du Ciel, chemin vers la terre, sourire des eaux, voix des flots, parole elle aussi qui, par son bruissement de soie, par ces rires d’enfants paisibles, par ces soupirs des vieillards qui se souviennent et pleurent, par ces gifles de violence, par ces chocs, par ces mugissements et grondements, ne cesse de parler et de dire : “ Dieu ” ? C’est pour vous que la mer existe, tout comme le ciel et les astres et, avec la mer, les lacs et les fleuves, les étangs et les ruisseaux, ou encore les sources pures, qui servent tous à vous porter, à vous nourrir, à vous désaltérer et à vous purifier, et qui vous servent en servant le Créateur, sans sortir de leur lit pour vous submerger comme vous le méritez.

Pour qui aurait-il formé les innombrables familles d’animaux ? Ce sont autant de fleurs qui volent en chantant, de serviteurs qui courent et travaillent pour vous, qui vous nourrissent et vous divertissent, vous, les rois de la création.

Pour qui aurait-il créé les innombrables familles de plantes et de fleurs qui ressemblent à des papillons, des joyaux ou des oiseaux immobiles, les fruits qui ont l’air de bijoux et d’écrins de joyaux, ou encore qui servent de tapis à vos pieds, d’abri pour vos têtes, de distraction, d’instrument, de joie pour l’esprit, pour les membres, la vue et l’odorat ? Pour qui aurait-il créé les minéraux dans les profondeurs du sol, les sels dissous dans les sources froides ou bouil­lantes, le soufre, l’iode, le brome si ce n’est pour en faire profiter une personne qui n’est pas Dieu, mais enfant de Dieu, un être unique, l’homme ?

Dieu n’avait besoin de rien, rien n’était nécessaire à sa joie. Il se suffit à lui-même. Sa contemplation fait sa béatitude, sa nourriture, sa vie et son repos. Toute la création n’a pas augmenté d’un atome son infini de joie, de beauté, de vie, de puissance. Tout cela, il l’a fait pour la créature qu’il a voulu établir roi de sa création : l’homme.

Pour voir tant d’œuvres de Dieu et par gratitude pour la puissance qu’il vous donne, cela vaut la peine de vivre. Vous devez lui être reconnaissants pour votre vie. Vous auriez dû l’être même si vous n’aviez été rachetés qu’à la fin des temps ; car, bien qu’ayant été dans les premiers et que vous soyez encore, individuellement, voleurs, orgueilleux, attirés par la luxure, homicides, Dieu vous accorde encore de jouir de la beauté de l’univers, et il vous traite comme si vous étiez bons, de bons fils à qui on enseigne et accorde tout pour leur rendre la vie plus douce et plus saine. Tout ce que vous savez de bien, vous le savez grâce aux lumières de Dieu. Tout ce que vous découvrez de bien, c’est sur les indications de Dieu. Vos autres connaissances et découvertes, qui portent le signe du mal, proviennent du Mal suprême : Satan.

5.11

L’Intelligence suprême, qui n’ignore rien, savait dès avant l’existence de l’homme qu’il allait être, de son plein gré, voleur et homicide. Et comme la Bonté éternelle ne connaît pas de limites, c’est dès avant la faute qu’elle pensa au moyen de l’effacer. Ce moyen, c’est moi. L’instrument pour faire de ce moyen un instrument efficace, c’est Marie. Et la Vierge fut créée dans la Pensée sublime de Dieu.

5.12

Tout fut créé pour moi, le Fils bien-aimé du Père. Comme roi, j’aurais dû avoir sous mes pieds de Roi divin des tapis et des joyaux comme aucun palais n’en eut jamais, ainsi que des chants, des voix, des serviteurs et des ministres pour m’entourer comme aucun souverain n’en eut jamais, et encore des fleurs et des bijoux, tout ce qu’il y a de plus sublime, de plus grandiose, de plus gracieux, de plus délicat que l’on puisse tirer de la Pensée de Dieu.

Mais je devais être chair et pas seulement esprit : chair pour sauver la chair, chair pour la sublimer en la portant au Ciel bien des siècles avant l’heure. En effet, la chair habitée par l’esprit est le chef-d’œuvre de Dieu, et c’est pour elle que le Ciel avait été créé. Or, pour être chair, j’avais besoin d’une mère. Pour être Dieu, j’avais besoin d’un père qui soit Dieu.

Voilà pourquoi Dieu créa son Epouse et lui dit : “ Viens avec moi. A mes côtés, vois tout ce que je fais pour notre Fils. Regarde et réjouis-toi, éternelle Vierge, éternelle Enfant, et que ton sou­rire emplisse le Ciel, qu’il donne le ton aux anges, qu’il enseigne au paradis l’harmonie céleste. Je te regarde, et je te vois telle que tu seras, toi la Femme immaculée qui n’es pour l’instant qu’esprit, l’esprit en qui je me complais. Je te regarde, et je donne le bleu de tes yeux à la mer et au firmament, la couleur de tes cheveux au grain saint, ta blancheur au lys et le rose de ton teint soyeux à la rose ; pour faire les perles, je copie tes petites dents, je crée les douces fraises en regardant ta bouche ; je donne les notes de ton chant au gosier du rossignol et ta plainte à la tourterelle. C’est en lisant tes futures pensées et en écoutant les battements de ton cœur que je trouve le modèle qui guide la création. Viens, ma Joie, que les mondes te servent d’amusement jusqu’à ce que tu sois lumière dansante dans ma Pensée ; voilà les mondes pour ton sourire, prends les étoiles pour couronne et les astres pour colliers, mets la lune sous tes pieds gracieux, fais-toi une éc­harpe des étoiles de la Voie lactée. Les étoiles et les planètes te sont destinées. Viens te réjouir à la vue des fleurs qui amuseront ton Enfant et serviront d’oreiller au Fils de ton sein. Viens assister à la création des brebis et des agneaux, des aigles et des colombes. Sois à mes côtés pendant que je fais les bassins des mers et des fleuves et que j’élève les montagnes et les recouvre de neige et de forêts, pendant que je sème les blés, les arbres et les vignes, et aussi l’olivier pour toi, ma Pacifique, et la vigne pour toi, mon Sarment qui portera la Grappe eucharistique. Accours, vole, jubile, ma toute-belle ; toi qui es la Femme aimante, apprends à l’univers, qui se crée d’heure en heure, à m’aimer ; Mère de mon Fils, Reine de mon paradis, Amour de ton Dieu, que ton sourire le rende plus beau. ”

A la vue de l’Erreur et dans l’admiration de celle qui est sans erreur, il lui dit encore : “ Viens à moi, toi qui effaces l’amertume de la désobéissance humaine, de la fornication des hommes avec Satan, de l’ingratitude humaine. Par toi, je prendrai ma re­vanche sur Satan. ”

5.13

Dieu, le Père créateur, avait créé l’homme et la femme avec une loi d’amour si parfaite que vous ne pouvez même plus en comprendre les perfections. Et vous faites erreur quand vous pensez à ce qu’aurait été l’espèce humaine si l’homme ne l’avait pas soumise à l’enseignement de Satan.

Observez les plantes : obtiennent-elles leurs fruits et leurs semences par fornication, à la suite d’une seule fécondation sur cent unions ? Non. La fleur mâle produit le pollen et celui-ci, dirigé par un ensemble de lois météoriques et magnétiques, parvient à l’o­vaire de la fleur femelle. Cette dernière s’ouvre, le reçoit et produit du fruit. Elle ne se souille pas en le refusant ensuite, comme vous le faites, pour éprouver la même sensation le lendemain. Elle produit du fruit et ne fleurit plus jusqu’à la prochaine saison, et quand elle fleurit, c’est en vue de la reproduction.

Voyez les animaux, tous les animaux. Avez-vous jamais vu un mâle et une femelle aller l’un vers l’autre pour une étreinte stérile et une relation impure ? Non. De près ou de loin, en volant ou en rampant, en sautant ou en courant, ils accomplissent, le moment venu, le rite de la fécondation sans s’y soustraire en s’arrêtant à la jouissance, mais ils vont jusqu’aux conséquences sérieuses et saintes de la perpétuation de la race, qui en est l’unique but. L’homme, ce demi-dieu par son origine de grâce que je lui ai accordée en plénitude, devrait accepter dans ce seul but l’acte animal rendu nécessaire depuis que vous êtes descendus d’un degré dans l’ordre de l’animalité.

Mais vous n’agissez pas comme les plantes et les animaux. Vous avez eu Satan pour maître, vous avez voulu qu’il le soit et vous le voulez encore. Et vos actes sont dignes du maître que vous vous êtes choisi. Si vous étiez restés fidèles à Dieu, vous auriez connu la joie d’avoir des enfants saintement, sans douleur, sans vous livrer à des unions obscènes, indignes, qu’ignorent les animaux eux-mêmes, les animaux sans âme raisonnable et spirituelle.

A l’homme et à la femme pervertis par Satan, Dieu a voulu opposer l’Homme né d’une Femme sublimée par Dieu au point d’engendrer sans avoir connu d’homme : c’est une fleur qui engendre une Fleur sans avoir besoin de semence, mais sous l’effet d’un unique baiser du Soleil sur le calice inviolé du Lys, c’est-à-dire de Marie.

5.14

Voilà la revanche de Dieu !

Crache ta rage, Satan, pendant qu’elle naît. Cette petite fille t’a vaincu ! Avant même d’être le Rebelle, le Tortueux, le Corrupteur, tu étais déjà le Vaincu et elle, la Victorieuse. Mille armées rangées en ordre de bataille ne peuvent rien contre ta puissance, les armes tombent des mains des hommes contre tes écailles, ô perpétuel corrupteur, et il n’est pas de vent assez fort pour dissiper la puanteur de ton souffle. Et pourtant ce talon d’enfant, rose à en paraître l’intérieur d’un camélia rosé, si lisse et tendre que la soie paraît rugueuse en comparaison, si petit qu’il pourrait entrer dans la corolle d’une tulipe et se faire de ce satin végétal une chaussure, voilà qu’il t’écrase sans crainte et t’enferme dans ton antre. Ses vagissements suffisent à te mettre en fuite, toi qui ne crains aucune armée, et son haleine purifie le monde de ta pestilence. Tu es vaincu. Son nom, son regard, sa pureté sont autant de lances, d’éclairs et de pierres qui te transpercent, te terrassent, t’emprisonnent dans ta tanière infernale, ô Maudit qui as enlevé à Dieu la joie d’être le Père de tous les hommes créés !

Désormais, c’est en vain que tu les as corrompus, eux qui avaient été créés innocents, en les poussant à s’unir et à concevoir selon les détours de la luxure, privant ainsi Dieu, dans sa créature bien-aimée, de leur accorder des enfants selon des règles qui, si elles avaient été respectées, auraient maintenu sur la terre l’équilibre des sexes et des races capable d’éviter les guerres entre les peuples et les malheurs dans les familles.

S’ils avaient obéi, ils n’en auraient pas moins connu l’amour. Mieux, c’est seulement par leur obéissance qu’ils auraient connu l’amour ; ils l’auraient reçu par une possession pleine et tranquille de cette émanation de Dieu qui descend du surnaturel au naturel, pour que la chair en éprouve, elle aussi, une sainte joie, elle qui est unie à l’âme et créée par le même Dieu qui a créé l’âme.

Or votre amour, ô hommes, vos amours, que sont-ils ? Ils sont soit luxure qui prend les apparences de l’amour, soit peur incurable de perdre l’amour de votre conjoint à cause de sa dé­bauche propre et de celle d’autrui. Depuis que la luxure est entrée dans le monde, vous n’avez plus aucune certitude de posséder le cœur de votre conjoint. Vous tremblez, pleurez, devenez fous de jalousie, vous allez parfois jusqu’au meurtre pour vous venger d’une trahison, ou encore vous tombez dans le désespoir, frappés d’aboulie ou de démence.

Voilà, Satan, ce que tu as fait aux enfants de Dieu. Si tu ne les avais corrompus, ils auraient connu la joie d’enfanter sans douleur, la joie d’être nés sans redouter la mort. Or te voici désormais vaincu dans une Femme et par la Femme. Dès lors, ceux qui l’aimeront retourneront à Dieu et surmonteront tes tentations pour pouvoir contempler sa pureté immaculée. Dès lors, ne pouvant enfanter sans douleur, les mères trouveront en elle un réconfort. Dès lors, les épouses auront en elle un guide et les mourants une mère, de sorte qu’il leur sera doux de mourir sur ce sein qui les protègera de toi, Maudit, et du jugement de Dieu.

Maria, ma petite voix, tu as vu la naissance du Fils de la Vierge et la naissance au Ciel de la Vierge. Tu as donc vu que les personnes sans faute ne connaissent ni la souffrance de donner le jour ni celle de mourir. Mais si la perfection des dons cé­lestes fut réservée à la plus innocente de toutes, à la Mère de Dieu, l’enfantement sans douleur et la mort sans angoisse auraient été le lot de tous les descendants des premiers parents qui seraient restés innocents et enfants de Dieu, comme cela était juste, pour avoir su s’unir et concevoir sans luxure.

La sublime revanche de Dieu sur la vengeance de Satan fut de porter la perfection de la créature bien-aimée à une perfection plus haute encore qui, dans une créature au moins, a effacé tout souvenir d’humanité susceptible de céder au poison de Satan. C’est ainsi que le Fils vint au monde non à la suite d’une chaste union humaine, mais par une étreinte divine qui transfigure l’âme dans l’extase du Feu.

5.15

La virginité de la Vierge !

Viens. Médite sur la profondeur de cette virginité dont la contemplation donne le vertige ! Qu’est-ce que la pauvre virginité forcée de la femme qu’aucun homme n’épouse ? Moins que rien. Qu’est-ce que la virginité de la femme qui désire être vierge pour appartenir à Dieu, mais ne sait l’être que de corps et non d’âme, en qui elle laisse pénétrer bien des pensées étrangères, caresse des pensées humaines et en accepte les caresses ? Cela commence à être un soupçon de virginité, mais c’est bien peu de chose encore. Qu’est-ce que la virginité d’une femme cloîtrée qui vit de Dieu seul ? Beaucoup. Mais ce n’est toujours pas une virginité parfaite en comparaison de celle de ma Mère.

Il y a toujours une connivence, même chez les plus saints : c’est la connivence originelle de l’âme avec le péché, celle dont le baptême libère. Il en libère, certes, mais de même qu’une femme séparée de son époux par la mort ne retrouve pas sa virginité totale, le baptême ne rend pas celle de nos premiers parents avant le péché originel. Une cicatrice demeure, douloureuse, toujours prête à se rappeler à notre souvenir, telle une plaie qui se rouvre, à l’instar de certaines maladies dont les virus redeviennent périodiquement actifs. Chez la Vierge, il n’y a pas trace de connivence avec la faute dont elle se serait libérée. Son âme se révèle aussi belle et intacte que lorsque le Père la pensa, réunissant en elle toutes les grâces.

Elle est la Vierge, unique, parfaite, complète. C’est ainsi qu’elle a été pensée, engendrée, qu’elle est restée ; c’est ainsi qu’elle est couronnée et demeure éternellement. Elle est La Vierge. Elle est le sommet de l’intangibilité, de la pureté, de la grâce la plus parfaite.

Voilà quelle est la revanche du Dieu un et trine. A l’encontre des créatures profanées, il suscite cette Etoile de perfection. Contre la curiosité malsaine, il suscite cette femme réservée qui se satisfait du seul amour de Dieu. Contre la science du mal, il suscite cette ignorante sublime. Elle n’ignore pas seulement l’amour avili, pas seulement l’amour que Dieu avait accordé aux époux. Bien plus : elle en ignore jusqu’aux élans, cet héritage du péché. Il ne se trouve en elle rien d’autre que la sagesse glacée et incandescente de l’Amour divin, ce feu qui revêt la chair d’une cuirasse de glace pour en faire un miroir transparent à l’autel où un Dieu épouse une vierge sans s’avilir, parce que sa perfection enveloppe celle qui, comme il convient à une épouse, est d’un degré seulement inférieure à l’Epoux, soumise à lui en tant que femme, mais comme lui sans tache. »


Notes

  1. Oeuvre de Dante Alighieri, premier texte en langue vernaculaire (1307-1321), qui eut une influence considérable sur la culture et la littérature européennes et reste le texte de référence de la langue italienne à l’école (NdT).
  2. Oeuvre d’Alessandro Manzoni (1785-1873), l’un des trésors du patrimoine de la culture italienne et l’un des classiques les plus étudiés à l’école (NdT).
  3. Voir la note n. 4.
  4. songe, cité en : Gn 28, 10-16 ; les mentions qui suivent renvoient à : Tobie 12-13.
  5. Peut-être le 18 décembre 1943, dans “Les cahiers de 1943”.
  6. “Sainte” (“Santa”) est un prénom féminin en usage, aujourd’hui encore, en Italie. Il est porté traditionnellement dans une même famille, une génération sur deux. C’est le cas ici de Sainte, la vieille bonne, dont la petite-fille porte le même prénom et que Maria désigne, pour la distinguer de sa grand-mère, sous le nom de Sainte-la-petite (NdT).
  7. lis, cf. Pr 8, 22-31. Sur une copie dactylographiée, Maria Valtorta annote : « Inspirées de l’auteur des Proverbes pour célébrer la Sagesse, elles peuvent s’appliquer également à Marie, Mère de la Sagesse ; Marie fut en effet toujours, depuis toujours, pensée et contemplée par Dieu. » Marie fut toujours unie à la Sagesse, dont elle était la Mère, comme le rappelle une note de Maria Valtorta en 196.7.
  8. première épreuve, cf. Gn 6-9.