Les Écrits de Maria Valtorta

4. Anne annonce sa maternité par un cantique. Son sein porte l’âme immaculée de Marie.

4.1

Je revois la maison de Joachim et d’Anne. Rien n’a changé à l’intérieur, si ce n’est une multitude de branchages en fleurs disposés çà et là dans des amphores et qui proviennent certainement de la taille des arbres du jardin, tout en fleurs. C’est une nuée de bouquets dont la couleur varie du blanc neige au rouge de certains coraux.

Le travail d’Anne, lui aussi, est différent. Sur un métier plus petit que l’autre, elle tisse de belles toiles de lin et chante, en marquant de son pied le rythme du chant. Elle chante et sourit… A qui ? A elle-même, à quelque chose qu’elle voit à l’intérieur d’elle. Son cantique est lent et pourtant joyeux. Je l’ai écrit à part pour le suivre, car elle le répète plusieurs fois en y trouvant une sorte de béatitude. Elle le chante avec toujours plus de force et d’assurance, comme si elle en avait trouvé le rythme dans son cœur. Elle commence par le murmurer en sourdine puis, plus assurée, elle le chante sur un ton plus haut et plus rapidement. Je le retranscris parce qu’il est si doux dans sa simplicité…

« Gloire au Seigneur tout-puissant qui a aimé la descendance de David. Gloire au Seigneur !

Du ciel, sa suprême grâce m’a visitée.

Une nouvelle branche a jailli du vieil arbre, et j’en suis heureuse.

Pour la fête des Lumières, l’espérance a jeté sa semence ;

L’air embaumé du mois de Nisan la voit germer.

Ma chair au printemps ressemble à l’amandier en fleurs.

Au soir de sa vie, elle sent qu’elle porte son fruit.

Cette branche porte une rose, un fruit des plus doux,

Une étoile qui scintille, une jeune vie innocente.

C’est la joie de la maison, de l’époux et de l’épouse.

Louange à Dieu, à mon Seigneur, qui a eu pitié de moi.

Sa lumière me l’a annoncé : “ Une étoile viendra vers toi.»

Gloire, gloire ! C’est à toi qu’appartiendra le fruit de cette plante,

Le premier et le dernier, saint et pur comme un don du Seigneur.

C’est à toi qu’il appartiendra ; que la joie et la paix viennent sur terre par lui.

Vole, ma navette. Ton fil tisse la toile de l’enfant.

Il va naître ! C’est vers Dieu que, avec allégresse, s’élève le chant de mon cœur. »

1943-05-01

Jésus dit:

“Tu t’en affliges? Moi aussi. Pauvres enfants! Mes tout-petits que j’aimais tant et qui doivent mourir ainsi! Et moi qui les caressais avec une tendresse de père et de Dieu qui voit en l’enfant le chef-d’œuvre, non encore profané, de sa création! Les enfants qui meurent, tués par la haine, dans un chœur de haine.

Oh! Que les pères et les mères ne profanent pas, de leurs imprécations, l’innocent holocauste de leurs fleurs arrachées! Que les pères et les mères sachent que pas une larme de leurs petits, pas un gémissement de ces innocents immolés ne reste sans écho dans mon cœur. Le Ciel s’ouvre à ces enfants, qui ne diffèrent en rien de leurs lointains petits frères qu’Hérode fit massacrer dans sa haine pour moi. Eux aussi sont tués par des Hérodes farouches, gardiens d’un pouvoir que je leur ai donné pour qu’ils en fassent bon usage et dont ils devront me rendre compte.

Je viendrais pour tous, mais surtout pour ces petits qui viennent de naître à la vie, don de Dieu, déjà arrachés à la vie par la férocité, don du démon. Mais sachez que pour laver le sang contaminé qui souille la terre, ce sang versé avec hargne et malédictions dans la hargne et les maledictions contre moi qui suis l’Amour, il faut cette rosée de sang innocent, le seul qui sache encore jaillir sans maudire, sans haïr, tout comme moi, l’Agneau, je versai mon sang pour vous. Les innocents sont les petits agneaux de la nouvelle ère, les seuls dont le sacrifice, recueilli par les anges, soit entièrement agréable à mon père.

Viennent ensuite les pénitents. Mais après. Puisque même le plus parfait des pénitents traîne dans son sacrifice des scories d’imperfections humaines, de haines, d’égoïsmes. Les premiers dans le cortège des nouveaux rédempteurs sont les tout-petits dont les yeux se ferment sur l’horreur pour se rouvrir sur mon cœur au Ciel.”

1945-01-26

Si ce n’avait été l’heure du couvre-feu, je vous aurais fait appeler3, tant l’apparition du démon m’a terrorisée. Le vrai démon, sans aucun camouflage. Un personnage grand, fin et fumeux au front bas et étroit, au visage pointu, aux yeux profonds; son regard était tellement méchant, ironique et faux que j’ai failli appeler au secours.

J’étais en train de prier, dans l’obscurité de ma chambre, tandis que Marta4 était à la cuisine. Je priais justement le Cœur immaculé de Marie lorsqu’il m’est apparu près de la porte fermée. Il était sombre dans l’obscurité, mais je n’en ai pas moins vu tous les détails de son corps nu et laid, d’une laideur qui n’était pas due à quelque difformité mais à un je-ne-sais-quoi de féroce, quelque chose qui tenait du serpent et qui transparaissait de tous ses membres. Je ne lui ai vu ni corne ni queue, ni pied fourchu, ni ailes comme on le représente généralement. En réalité, tout son aspect monstrueux tenait à son expression. Pour le décrire je devrais l’appeler: fausseté, ironie, haine, guet-apens. C’est là ce que manifestait son expression sournoise et mauvaise. Il me raillait et m’insultait, mais il n’osait s’approcher. Il se tenait là, cloué sur le seuil. Il s’est bien passé dix minutes avant qu’il ne parte. Mais je transpirais en même temps le chaud et le froid.

Pendant que, pleine d’effroi, je m’interrogeais sur les raisons de sa venue, Jésus me dit: «Parce que tu l’avais si durement repoussé dans son principal élément.» (Alors que je priais Marie, il m’était revenu avec insistance la… – je ne sais quel nom lui donner, car ce n’est ni une voix, ni une idée, ni rien d’intellectuel – un je-ne-sais-quoi qui disait: «Si tu n’avais pas été ici, quelque chose serait arrivé. C’est par ton mérite que cela n’a pas eu lieu, car tu es tellement aimée de Dieu!» Pour ma part, quand j’entends ceci – j’ignore si je fais bien ou mal, mais je pense bien faire –, je rétorque: «Va-t-en, Satan. Ne me tente pas. Si c’est Jésus qui me dit cela, je l’accepte. Mais personne d’autre ne doit le dire pour provoquer en moi de l’autosatisfaction»). Jésus me dit donc:

«Tu l’avais en effet si rudement repoussé dans son principal élément: l’orgueil. Oh, s’il réussissait à t’y faire tomber!

Tu l’as bien vu? As-tu remarqué comme son aspect – je dirais sa souveraineté ou sa paternité – apparaît et transparaît à travers ceux qui le servent, même temporairement? S’il t’est apparu dans telle ou telle personne sous l’aspect répugnant d’un animal obscène, libidineux, d’un monstre bouffi par le ferment et le levain de la luxure, n’y prête pas attention. La raison en est que cette pauvre créature est un tas de fumier composé de nombreux vices et péchés, mais ceux de la chair y sont les plus grands. Pense à tous ceux qui t’ont fait tressaillir et souffrir autrement. A ceux qui, pour une heure peut-être, sont devenus instruments de Satan pour tourmenter une âme fidèle, la faire souffrir, la mener à la désolation. N’avaient-ils pas, pendant qu’ils blessaient ainsi, la même expression de mépris cruel que tu lui as vue dans toute sa perfection? Oh, il brille chez ses serviteurs!

Cependant, n’aie pas peur. Il ne peut pas te faire de mal si tu restes avec moi et avec Marie. Il te hait, et sans mesure. Mais il est impuissant à te nuire. Si tu ne reprends pas ton âme pour te la donner à toi-même et si tu la laisses à l’abri de mon Cœur, comment veux-tu qu’il puisse lui nuire?

Ecris cela, ainsi que les visions plus petites que tu as eues. Il faut que le Père les connaisse toutes, et ce n’est pas sans raison. Sache encore que le temps de mon printemps arrive, celui que j’accorde à mes privilégiés. Au printemps, violettes et primevères constellent les prés. Chez mes amis, la participation à mes souffrances constelle les jours de préparation à la Passion.

Va en paix. Je te bénis, pour achever de dissiper la peur qui pourrait te rester, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.»

Les autres visions datent d’il y a huit jours, à cette même heure.

Jésus, chargé d’une énorme croix, faisait route vers La Spezia (juste pour vous donner une direction), mais pas par la via Fratti: en diagonale, suivant une ligne droite idéale d’ici à là-bas. Il portait le vêtement blanc et court d’Hérode sur son vêtement rouge, et marchait, l’air accablé, en transpirant et en pleurant. Oui, il pleurait vraiment. Et comme j’étais tout angoissée de le voir pleurer, il me disait: «Tu vois? La douleur des supplices ne suffit pas… j’ai encore d’autres souffrances plus dures. Plains-moi, mon âme. Ton Jésus ploie sous une somme de malheurs trop forts!»

Puis, dimanche soir – alors que je m’étais presque endormie en récitant le chapelet des sept douleurs de Marie –, la Mère, en larmes, me secoue en disant: «Ne dors pas. Pleure avec moi. Ne sais-tu pas qu’ils ont tué mon Fils?» Oh, comme elle pleurait en prononçant ces mots!

Mardi soir, en revanche, je fus envahie par une immense tristesse parce que j’ai vu ma mère… tout comme je l’ai vue le 1er janvier. Mais, cette fois, elle me semble plus tourmentée. Je m’explique: le 1er janvier, je l’ai vue plus ou moins comme à la Toussaint. Terne, seule, rêvant les yeux ouverts, comme si elle s’étonnait d’être là et était en même temps humiliée. Elle me regardait, toujours aussi hébétée. Mardi, en revanche, elle m’a paru l’être moins, et cependant elle se tenait au même endroit, ses couleurs et ses vêtements étaient toujours aussi ternes. Toutefois, ses yeux avaient une expression plus vive et elle semblait vouloir me dire quelque chose sans le pouvoir. Un ensemble d’invocation, de demande de pardon, d’appel… S’il me fallait traduire ce regard, il me faudrait dire qu’il exprimait ceci: «Pardonne-moi et aide-moi. J’ai encore besoin de toi, même ici, comme lorsque j’étais là-bas. Aide-moi… Je suis si seule… je n’ai que toi.» Et moi, je lui disais: «C’est bien cela, Maman, que tu veux me dire?» De la tête, elle faisait “oui, oui” et souriait, mais si tristement… j’ai pleuré et j’en suis restée triste moi aussi. Puis elle est revenue une fois encore. Je lui ai dit: «Les intentions [de messe] ne suffisent-elles pas?», et elle faisait toujours “oui, oui” de la tête. Mais en même temps elle demandait quelque chose que je ne sais exprimer. Je lui ai dit: «Je t’aime. Tu le sais.» Elle approuvait, mais avait toujours ce regard. «Je n’ai pas de rancœur, Maman, et je voudrais que tu sois encore ici.» elle souriait mais n’était pas heureuse. J’ai souffert. Je ne la sens pas tranquille.

Voilà ce que je devais vous dire; je ne l’avais jamais écrit parce que cela me semblait être personnel, et tellement triste, tellement triste…

4

7 janvier 1948.

Rm 1, 20-22.

L’Auteur Très-Saint dit:

«Ceux qui étouffent la vérité de Dieu dans l’injustice se divisent en deux mauvaises catégories: 1) les négateurs qui disent: “Je ne crois pas en Dieu parce que je ne le vois pas”; et 2) les démolisseurs, les fous qui voudraient démolir Dieu, et qui ne pouvant le faire s’appliquent à démonter avec une fatigue inhumaine et inutile le monument du témoignage de Dieu. Ces derniers, à force de pousser, pousser, pousser ne font que faire tomber la poussière et les moisissures de ce monument, le rendant encore plus beau et plus resplendissant. En effet, leur façon de jouer ainsi à cartes découvertes ne fait que provoquer les saintes réactions des hommes droits.

Ces deux catégories de malheureux, qui se privent de paix aussi bien sur terre que dans l’au-delà, sont en outre des menteurs ou bien alors ils sont des sots, privés de raison. Il n’est pas possible à l’homme de nier Dieu. Il suffit que l’homme s’examine un peu, il suffit qu’il examine la formation harmonieuse de sa nature où l’animal et l’esprit s’interpénètrent et forment un tout merveilleux, sans heurt ni dissonance, il suffit donc que l’homme y songe, ne serait-ce qu’un peu, pour conclure qu’il ne peut nier l’existence de Dieu en disant: “Je ne crois pas en Dieu, parce que je ne le vois pas”.

Parler de descendances avilissantes ne sert pas à justifier le prodige spontané de l’homme intelligent. L’évolution ne pourrait jamais donner à une bête la perfection humaine visible. En faisant référence à ceux qui n’admettent pas le spirituel, je ne parle que de la perfection humaine matérielle, et donc visible. A elle seule cette perfection suffit pour nier l’évolution de la bête en homme, et pour témoigner de la création divine.

C’est “par le moyen des choses créées” que Dieu est visible “dans ses perfections invisibles, dans son éternelle puissance et sa divinité” à l’intelligence de l’homme intelligent. Tout parle de Dieu. Tout le montre dans sa puissance divine: de la goutte de givre au soleil, de la mer au volcan, du ver à l’homme, de la moisissure des arbres aux séquoias géants, de la lumière aux ténèbres. J’ai donc dit que ceux qui nient Dieu, visible en toutes choses, ou sont des menteurs, ou bien ils avouent d’être des sots. Mais en réalité, non, ils ne sont pas sots.

Ils sont asservis au Mensonge, à l’Orgueil et à la Haine. C’est ce qu’ils sont uniquement. En réalité ils savent que Dieu existe, mais ils le nient, ils le répudient, ils essayent de se moquer de lui au lieu de le louer et de le glorifier. Ils le haïssent au lieu d’exprimer leur reconnaissance pour les bienfaits sans nombre dont il les gratifie, sans mérites de leur part.

Si Dieu n’était pas Dieu, c’est-à-dire celui qui est au-dessus de l’animosité et de la vengeance, si Dieu était semblable à eux, est-ce qu’il leur donnerait l’air, la lumière, le soleil, la nourriture? Inutile d’objecter: “Il les donne aux bons, par conséquent tous en jouissent. Il ne peut faire mourir les bons pour ôter aux méchants la lumière, le soleil, la nourriture, l’air”. Et qui donc pourrait l’en empêcher? Tout est possible à Dieu. Mais il est celui qui fait tomber les rayons de soleil sur les bons et les méchants, pour encourager les bons et admonester les méchants, afin que ceux-ci aient le temps de se convertir. Car Dieu est patient. Sa vengeance est un pardon donné 70 fois 7, et 700 fois 7. Aussi longtemps que la vie est dans l’homme, Dieu est patient. A la fin il juge, et son jugement est sans appel.

C’est lui qui a le dernier mot, et ce mot est tel que même le plus obstiné des hommes, le plus délirant, sortira de son délire blasphémateur et, bouleversé comme celui qui serait tiré d’un noir cachot à la grande lumière du dehors, foudroyé par la Lumière très divine, rentrera en lui-même et s’écriera: “Malédiction à mon orgueilleuse pensée! J’ai nié la Vérité, et elle me frappe pour l’éternité. J’ai adoré ce qui n’était pas, et j’ai nié ce qui est. Je pouvais avoir la récompense incorruptible qui vient de la fusion d’avec le parfait Incorruptible. J’ai préféré la Corruption multiple et, éternel mais corrompu, je m’enfoncerai en elle pour l’éternité”».

juin-1944

J’obéis à un ordre supérieur, et je réécris ce que j’ai détruit hier par crainte que cela ne parte dans d’autres mains que les vôtres.

Sur ce feuillet daté du 30 juin, il était dit cela :

Depuis quelque temps, j’ai de plus en plus clairement une vision spirituelle du “véritable” aspect de ceux qui m’entourent. Pas exactement de tous : de ceux que Dieu veut que je voie.

Ainsi Giuseppe Belfanti a l’apparence d’un démon.[1] En revanche, si je regarde bien sa femme, je la vois comme un simple tas de chair : bonne, mais simplement une chair sans âme, ou plutôt une âme dont la léthargie est presque mortelle. Mais au-dessus du visage de Giuseppe émerge un tout autre aspect : tous ses traits sont altérés. Il devient un masque rougeâtre, gonflé, répugnant. Un mélange de débauche et de férocité, en somme un visage de démon où dominent la luxure, l’arrogance et l’orgueil.

Etant donné que des liens de sang me le rendent cher, imaginez combien j’en souffre ! Et puisqu’il s’agit, chez moi, d’une affection surnaturelle, vous devinerez quelle est ma douleur puisque je comprends qu’il est perdu. Il me répugne. Il me faut détourner les yeux. Je dois faire un gros effort pour me comporter avec lui comme avec les autres.

J’avais déjà connu cette sensation il y a un certain temps : mon dégoût était d’ordre uniquement spirituel lorsque notre relation n’était qu’épistolaire, mais il fut plus vif dès que Giuseppe fut mon hôte. Ma répulsion est aujourd’hui sensorielle, parce qu’elle concerne mes cinq sens.

Je ne sais si je me fais bien comprendre.

Il me coûte de ne pas lui révéler le nom que je lis au-dessus du masque de sensualité que devient son visage ! Comme il m’a été difficile de retenir ce nom lundi 3, lorsque j’étais hors de moi !

En revanche, je vois en Paola une âme qui a soif de métamorphoses toujours plus angéliques. Je vous la recommande vivement. Ce serait affreux que l’hérésie qui est à ses côtés en venait à briser ses jeunes ailes, si désireuses de se renforcer pour le Ciel !

Quant à Marta… c’est la vraie Marta. Dans ses activités comme dans sa générosité… elle s’élève, elle aussi, et passe des préoccupations humaines — son unique but il y a encore quelques années — au souci de sa vie surnaturelle. Elle souffre pour se dominer. Mais elle a la volonté de se vaincre et elle a fait beaucoup de chemin en peu de temps. Je vous la recommande elle aussi.

En dernier lieu — que Dieu me pardonne, mais ce n’est pas ma faute si je le vois lui aussi —, il y a le prêtre d’ici : un brave homme. Pas davantage. C’est trop peu pour sa mission. Ni plus ni moins, même peut-être un peu moins que mon maître de maison.

Tout cela n’est pas un don. C’est un nouveau tourment…

Enfin, il y a vous-même. Mais vous trouverez la manière dont je vous vois à la date du 24 juin, et avec votre nom exact dans la dictée de Marie qui suit la vision de l’Ascension.

[La mention du “prêtre d’ici” et du “maître de maison” permettent de dater ce texte : il s’agit de l’année de l’évacuation : 1944. Les écrits du 24 juin et de la dictée de Marie (du 8 juillet) sont de la même époque. Ils se trouvent tous les deux dans Les Cahiers de 1944].

1944-01-04

Daniel 2, 27-28.

Jésus dit:

«Daniel, inspiré par Dieu, énonce une vérité désormais trop oubliée.

Le mystère du futur et cet autre mystère, plus grand, qu’est l’au-delà ne peuvent être connus sous la forme et avec l’étendue voulues par Dieu, excepté par ceux à qui Dieu veut les faire connaître. Directement, sans intermédiaire, sans support, sans apparat, sans per­sonne pour aider.

Pour l’Esprit, il n’est ni limitations ni obstacles, ni frontières, ni insuffisances, ni besoins. Il est puissant, libre, instantané. Il apporte la lumière et l’intelligence. Même quelqu’un d’inculte ou un handicapé mental, s’il est envahi par l’Esprit Saint, devient savant, non pas de votre pauvre science humaine mais de la sublime science de Dieu.

J’ai dit: “Je te loue, Père, (…) d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits.” En disant “Père”, je disais aussi “Esprit”, parce que le Père ne fait qu’un avec l’Esprit et que je suis avec eux; par conséquent, qui bénit l’un bénit les trois et qui est aimé de l’un est dans les bras des trois, puisqu’il n’y a pas trois Dieux mais un seul Dieu à la nature triniforme et à l’unité unique.

Le Père est grand, le Fils est grand, l’Esprit est grand. Le Père est saint, le Fils est saint, l’Esprit est saint. Le Père est puissant, le Fils est puissant, l’Esprit est puissant. En égale mesure.

Le Père vient dans son unité qui nous engendre. Le Fils vient avec son origine qui sauve. L’Esprit vient avec la flamme septi­forme qui sanctifie. Ils viennent en s’aimant et en aimant, et, d’un humble, d’un petit, ils font un œil qui pénètre le mystère de Dieu, une bouche qui prononce les paroles de Dieu.

Ceux que Dieu embrasse ne sont pas ces hommes envahis par l’erreur qui ont la réputation d’être des mages et des devins. Ce ne sont pas non plus ceux qui tentent, par des manifestations d’histrions, de simuler la présence de Dieu en eux pour fasciner les naïfs sans foi véritable. Ce ne sont pas ceux qui tirent profit de leur satanisme. ceux-là sont maudits, et puissent-ils l’être toujours plus!

Ceux que Dieu embrasse sont ceux qui mènent la vie chaste, humble et aimante d’un serviteur de Dieu. Ceux qui ont fui les applaudissements et ont horreur d’être connus. Ceux qui, perdus dans ce gouffre de lumière qu’est Dieu, le cœur nourri de foi et l’esprit de charité, se tiennent comme des bouches mystiques devant mon Moi, et absorbent de moi la vérité et la connaissance. Sans forcer le mystère, sans en faire commerce, sans se montrer autoritaires, ils accueillent ce que je leur donne avec simplicité, amour et honnêteté. Ce ne sont pas des profanateurs, ils ne se permettraient jamais de susciter en aucune manière l’atmosphère favorable à créer le climat que, au contraire de moi – qui n’ai besoin ni de climat ni d’atmosphère –, le satanisme de ces derniers réclame pour recevoir l’émanation du Malin.

Ceux-ci sont en effet des simulateurs de Dieu et de ses saints – pire que des simulateurs, des caricaturistes de Dieu et de ses saints – dont ils donnent une représentation sacrilège. Ce sont les fils, les sujets, les ministres de Satan, ses attrape-nigaud. Il n’y a pas une seule parole de vérité dans leur bouche, pas la moindre lumière dans leur cœur. Le Mensonge les entraîne, eux et ceux qui croient en eux, au plus profond de l’abîme qu’ils recherchent. Il ne peut en être autrement, car le Malin lui-même ne peut connaître parfaitement la pensée de Dieu; et même ce qu’il en connaît, il ne le dit pas, puisqu’il est toujours le Serpent qui chante des chansons mensongères pour apporter la ruine là où sa jalousie voit qu’il peut y avoir encore une demeure pour le Seigneur.

Comment pouvez-vous croire à ces fantômes, fumée de la bouche de Satan, qui se montrent à vous pour simuler ce que Dieu seul peut vous envoyer pour vous guider spirituellement? Et ne pensez-vous pas que, s’il est vrai que Dieu peut accueillir votre désir de le sentir être un père aimant – plus que la majorité des hommes ne le désire –, il est également vrai que personne, je dis bien personne, pas même un saint, peut s’imposer à Dieu et lui dire: “Viens. Je te l’ordonne.”?

je viens quand, où et comme je veux, à l’heure et dans les circonstances que je veux. Je vous parle comme je le veux. Entre, d’une part, la simplicité véritable qui est mon signe et l’humilité simple qui est le signe de mes serviteurs, et d’autre part la chorégraphie mensongère et l’orgueil avide des autres faux possesseurs de la vérité, il y a une en­core plus grande différence qu’entre le soleil et une nuit sans é­toi­les, un plus vaste abîme que celui qui existe entre les rivages des océans dont vous ne pouvez mesurer la profondeur à certains endroits. De ce côté-ci se trouve Dieu et sa vérité. De l’autre, Satan et son erreur. De ce côté, ma main s’étend pour bénir les humbles fleurs qui accueillent ma lumière en me bénissant et en s’en jugeant indignes. De l’autre, ma main s’étend pour maudire, car ce sont les fleurs venimeuses d’étangs putrides entourées de serpents au venin éternellement mortel.

Pour ton compte, je dis: “Voilà ma parole. Accueille-la pour ta paix.”

Les trois croix sont le signe des trois victimes de cette cité. L’une porte déjà le fruit mûr qu’il faut cueillir sur l’arbre saint pour être placé dans la Cité de Dieu. La paix est venue pour elle et, comme le Christ après son martyre, elle est descendue de la croix pour être semence de vie bienheureuse. Salue ton âme soeur.[2]

Les deux autres croix sont celles de deux autres victimes. L’une est la tienne. Elle s’élève encore vers le ciel parce que ta mission doit durer encore un peu. le mont est nu et sa triple couronne, triste. Mais vois comme elle est proche du ciel, et tout le ciel qui l’entoure. vois comme le monde est lointain. Vous êtes déjà entre l’autel et le ciel, mes chères victimes, et les anges se tiennent tout autour de vous pour recueillir votre esprit quand vous consommerez votre ultime souffrance.

Cette vision ne cessera de s’approcher de toi, car je brûle de te faire vivre ma Passion. Mais ne crains rien. Telle une branche déli­cate qui se courbe, la croix te déposera après l’épreuve, tout comme elle a déposé ta sœur, et le ciel s’ouvrira à toi.

va en paix.»

AUTO 1.2.01

Les Marcellines avaient alors une petite annexe du grand institut de la rue Quadronno, si je ne me trompe, dans la rue du XX septembre. Il s’agissait d’un gracieux édifice, entouré d’un jardin, rempli de soleil et de fleurs, avec une chapelle, allègre comme l’aube au mois de mai. C’était tout le contraire des Ursulines.

Les soeurs aussi étaient différentes. Elles étaient plus joyeuses et avaient l’air de grandes enfants qui avaient envie de jouer. Une sainte hilarité imprégnait la règle de ce petit institut. Il n’y avait que la supérieure qui était... un chien de garde. Malade des nerfs — elle mourut plus tard de folie —, elle subissait d’étranges changements d’humeur. Un jour elle nous pardonnait tout et le lendemain elle faisait preuve d’une rigueur effrayante. Grande, très maigre, brune, avec deux grands yeux noirs qui lui donnaient l’air d’une possédée, elle nous effrayait toutes. Heureusement que le plus souvent elle était alitée. Alors les élèves — et pas seulement les élèves, je pense — étaient heureuses. Elles étaient comme libérées d’un cauchemar.

Pour ma part j’étais en première[3] et j’étais la première de ma classe en raison d’une intelligence qui était un don de Dieu, et d’une éducation familiale particulière: maman, par ses méthodes d’école normale, et papa, par son affection, m’instruisaient constamment, si bien que j’étais plus instruite que celles de mon âge.

Tous les samedis je ramenais à la maison une note d’éloge. Cette note m’attirait les bises et les récompenses de papa, les félicitations des amis de la maison, l’admiration de la bonne et du soldat. Et comme tous les fils d’Adam, j’avais moi aussi ma part d’orgueil. Je ne restais donc pas indifférente aux félicitations et aux signes d’admiration, de même que j’étais sensible aux baisers et aux récompenses. Mais j’aurais souhaité recevoir aussi ceux de maman. Mais elle se contentait de me dire qu’en “agissant de la sorte, je ne faisais rien d’autre que mon devoir...” Telle était sa méthode pédagogique. Et il était inutile de discuter là-dessus. Je crois qu’elle faisait un effort sur elle-même pour ne point me dire “bravo!”. Mais fidèle à sa méthode éducative elle ne démordait pas d’une conduite sévère. Fiat, soit!

A dire vrai, j’étais à la fois heureuse et malheureuse du changement d’école. Cela a d’abord été douloureux de me détacher des soeurs que j’avais appris à aimer. Par ailleurs, je ne passais plus devant ces deux superbes magasins qui m’attiraient tant: le magasin de fruits exotiques et la confiserie.

J’étais gourmande, vous savez! Oh! Vous pourrez constater, à la lecture du récit de ma vie, que j’avais en moi tous les vices capitaux. Non pas tous, vraiment. Je n’ai jamais connu l’avarice, qui peut concerner l’argent, mais qui peut être un attachement à bien d’autres choses plus spirituelles que l’argent. Ainsi je n’ai jamais été avare d’affection, car j’ai beaucoup aimé Dieu et le prochain, même si j’ai reçu de ce dernier davantage de morsures que de baisers de gratitude. Je n’ai jamais été avare de mon intelligence, car j’étais tout heureuse d’aider mes camarades qui avaient plus de difficultés que moi à comprendre, au risque même de me trouver ensuite moi-même à court d’idées dans la rédaction des thèmes d’italien, ou bien d’être surprise par les enseignantes en train de faire le travail d’une autre et d’en être punie. Là aussi j’ai recueilli davantage d’ingratitude que de reconnaissance. Une ingratitude qui arriva parfois jusqu’à m’accuser d’avoir “volé les compositions d’autrui”. C’était tout le contraire qui était vrai. Si j’étais de fait une véritable cancre en mathématiques, où ma meilleure note en cette matière, depuis le primaire jusqu’au secondaire n’a jamais dépassé 6 -[2], (et encore on me l’avait donnée par indulgence, pour interrompre de longues séries de 2, 3 ou 4, sans compter quelques “0”), en italien ma verve était par contre inépuisable, soutenue par une imagination débordante et un style naturellement bon, si bien que rédiger huit fois la même composition selon huit modalités différentes n’était pour moi qu’un jeu. Et dans les autres matières j’étais là aussi vraiment bonne. Mais il ne pouvait en être autrement si l’on pense à quel genre d’institutrice j’avais sur le dos, à la maison, à l’heure de l’apprentissage des leçons. Car si mes leçons n’étaient pas apprises sur le bout du doigt, si mes devoirs n’étaient pas mieux que parfaits, j’étais punie et de façon très sévère.

Mais à vrai dire j’aurais quand même fait mon devoir sans ces menaces, pour une question... d’orgueil. Voyez-vous? Encore un péché capital qui ressort! Je ne voulais jamais demander pardon. Il me semblait que j’allais blesser à mort ma propre... dignité d’élève ou de fille. Plus tard, lorsque je suis devenue femme, j’ai demandé pardon pour des fautes que je n’avais pas commises... Mais alors c’était autre chose. J’agissais de la sorte parce qu’il me semblait que Jésus me demandait l’obole de mon humiliation et je la lui donnais, même si je me sentais déchirée par la certitude de l’injustice d’autrui à mon égard, m’apercevant que du point de vue humain, j’étais une imbécile, mais du point de vue surnaturel cette humiliation voulue m’élevait d’un degré dans l’échelle qui monte jusqu’à Dieu.

Je faisais donc mon devoir pour n’avoir point à demander pardon et pour faire plaisir à mon papa et à ma mamie. L’amour était donc l’une des deux rênes qui me conduisaient. Et si l’orgueil était répréhensible, l’amour était émouvant. Si bien que je suppose que le bon Jésus “parce que j’aimais beaucoup” aura voulu me libérer de ma superbe: il aura lui-même démêlé de mon écheveau les fils d’orgueil qui embrouillaient tout et les aura supprimés en y insérant seulement pour l’avenir, pour le tissage de ma robe éternelle, les fils doux de l’amour. Ne croyez-vous pas?

1946-03-17

Comme me l’a dit l’ange, je commence à partir d’aujourd’hui à invoquer mentalement la phrase “In Nomine Domini” (au Nom du Seigneur) avant d’écrire sur cahier ou lettre, et sur chacune de mes actions. Il me l’a dit dimanche 3 mars après l’explication de la sainte messe: «Quand sera accomplie cette nouvelle mutilation et que tu ne seras plus défendue que par Dieu parce que même le père[2] ne pourra plus t’aider ni te protéger, tu invoqueras avant d’écrire des lettres ou des cahiers, ou de faire tout autre écrit ou action, les paroles “In Nomine Domini”, en mettant toujours la phrase enseignée par notre très saint Jésus: “La paix soit avec toi.”»

Azarias dit:

«Me voici, mon âme, pour notre sainte messe. La belle messe des “voix”.

Je ne te parle pas en maître, bien que je sois face à toi, mais je t’étreins pour te faire sentir que le ciel est avec toi, que toute cette paix qui t’inonde c’est le ciel, parce que tu es la petite voix obéissante; Dieu t’aime, il t’aime beaucoup, il t’aime d’autant plus que les hommes ont cessé de t’aimer. Vois-tu qui est avec moi? Les trois archanges (Gabriel, Michel et Raphaël) sont là pour t’apporter toujours plus de ciel. Jeanne de France n’a jamais autant eu avec elle la présence de saint Michel archange qu’à l’heure du martyre. Nous, nous n’abandonnons pas les “victimes”. Au contraire, nous nous serrons contre elles, parce que nous revoyons en elles le Christ et parce qu’elles sont ce que, par amour, nous voudrions être. Elles sont les holocaustes.

Regarde le sourire de mes trois frères. Ils sont prêts à chanter avec nous les louanges de Dieu.

Voici l’introït. Il fait mémoire, de façon douce et filiale. Il dit sans crainte comment Dieu ne peut oublier un seul instant ses enfants chéris. C’est comme la demande innocente des enfants à leur maman: “Tu m’aimes?” Ils le savent bien, que leur maman les aime. Mais c’est si doux de s’entendre dire par sa mère qu’elle nous aime, que le petit, déjà sûr de la réponse, le demande plusieurs fois par jour.

Ainsi les enfants de Dieu, pour entendre sa douce et paternelle réponse, disent: “Souviens-toi, Seigneur…” Oh! Déjà la réponse descend. Je te la porte. Lui, le Très-Haut, dit: “Avant même que tu penses à dire: ‘Souviens-toi de moi’, moi je me souviens de toi.” Oui. Il se rappelle, et ses miséricordes sont sans limite dans le temps, en nombre et en puissance.

Il laisse faire ses ennemis, mais pas au-delà d’un certain point. Ce n’est pas par erreur, mon âme, que je dis “ses” ennemis. Qui offense la créature chérie de Dieu et la torture, c’est Dieu qu’il offense, et donc lui est un ennemi. Dieu, en effet, resplendit en ses chers enfants, et qui lève la main sur eux la lève sur la Lumière très sainte. J’ai dit également que Dieu laisse faire, mais pas au-delà d’un certain point. Mon âme, tu en fais l’expérience. Comme un mur assailli par des forcenés, chaque amour, même saint, croule autour de toi. La mort, les préjugés ou encore l’indifférence te privent de toute compagnie. Tu es mise à nu. Comme Jésus sur la croix. Oh! Heureuse, toi qui n’as plus que les saints pour amis! Parents, amis, sœurs, tes sœurs! et tes compagnes! Tu vois comme les amours humains sont pauvres et limités? Que ce soit la mort, à laquelle il n’y a qu’à dire “fiat”, ou bien la volonté des hommes avec leur mesquine et orgueilleuse incompréhension, voilà qu’ils t’ont abandonnée à la solitude.

Petit Jean[3], tu n’as plus qu’une seule personne[2] pour te donner les soins matériels que par toi-même, étant crucifiée, tu ne peux plus te donner. Cependant, par tes paroles, par tes paroles dites avant la leçon, tu montres que tu es comme le vieux Tobie, “de la lignée des saints”, une âme qui “attend cette vie que Dieu don­nera à ceux qui ne perdent jamais leur foi dans le Seigneur”[5].

Sais-tu que tes paroles, joyeuses de la joie de ceux qui vivent dans le Seigneur, ont été écrites dans le Livre du ciel? Persé­vère, mon âme, tu seras libérée de toute affliction et tu ne seras pas déçue, toi qui mets ta confiance dans le Seigneur.

Prions le Seigneur, prions-le ensemble pour que le mal ne prévale jamais sur ta faiblesse de créature, ni par le découragement, ni par l’orgueil, comme tu l’as toujours désiré; que Dieu, Dieu seul, te garde pure pour sa gloire.

Maintenant les trois anges venus du ciel, eux qui étaient présents quand l’Apôtre écrivait aux Thessaloniciens et parlait pour les siècles à tous les fidèles, te disent “de quelle façon” une petite voix “doit se comporter pour plaire à Dieu, pour progresser toujours davantage”. Les anges du ciel sont vraiment tes guides, avec l’ange des anges, c’est-à-dire le Seigneur Jésus, eux qui sont venus t’apporter les préceptes du Seigneur pour te faire avancer en sé­curité sur la voie de Dieu. N’en doute jamais, jamais. Ils te répètent maintenant, nous te répétons avec l’Apôtre, que Dieu veut que tu te sanctifies toujours plus et qu’aucune fornication ne te corrompe.

Combien Satan t’en présentera-t-il, maintenant que ton aide terrestre s’éloigne de toi![1]. Son aspect et ses vêtements éloignaient Satan, son âme le mettait en fuite. C’est pour cela que tu le voulais auprès de toi dans tes agonies. Mais Jésus, à Gethsémani, était seul, seul encore au Sanhédrin, seul au Prétoire, seul au Calvaire… Ame, mon âme, sois comme le Christ. Lutte seule et remporte la victoire, au nom du Seigneur. L’enfer ne prévaudra pas, si tu agis pour la gloire de Dieu, toujours.

A qui voudra te faire pécher par la pensée, l’orgueil, le jugement ou l’esprit, dis: “Non!”. Non, à qui veut te faire juger tes supérieurs hiérarchiques ecclésiastiques. Non, à qui veut te faire dire qu’ils ont mal agi. Non, à qui voudrait attiédir ton amour envers Dieu, l’Eglise, la prière. Non, à qui te tentera d’avoir des satisfactions humaines. Non, toujours non, aux concupiscences. Et oui, toujours oui, un “oui” semblable à l’étoile très pure, au chant céleste donné à Dieu et à son adorable volonté.

Sois maîtresse de ton corps qui est le temple de l’âme où vit le Christ et sois surtout maîtresse de ton intelligence, de ses possibles faiblesses que Satan pourrait exciter pour te vaincre. Jamais, pour rien au monde, tu ne dois imiter les histrions de la religion et du mysticisme par des abus et des fraudes. Sois lim­pide comme une source de montagne. Donne ce filet d’eau, donne ce fleuve de paroles reçu de Dieu, sans accueillir d’autres eaux pour augmenter ton rendement et séduire. Dieu fait justice de ces fraudes, inexorablement. Il t’a élue, non pour que tu te profanes, mais pour que son don te sanctifie. Une seule parole peut sauver un cœur. Or, à toi, pour sauver les cœurs dotés de bonne volonté de salut, Dieu en donne mille et dix mille. Elles seront fructueuses parce que tu les irrigues et les engraisses par tes tribulations toujours plus grandes.

Célébrons la bonté du Seigneur en ne cédant à rien qui ne soit l’observance parfaite de sa Loi. C’est le sacrifice de louange que Dieu accepte des cœurs, un sacrifice qu’il veut total de la part de ceux à qui il a tout donné en se donnant avec amour et par sa Parole. Fais-moi toujours la joie de te voir célébrer ton sacrifice de louange, âme que Dieu m’a demandé de protéger, et que j’aime d’un immense amour.

Ame que j’ai vue se transfigurer, lentement, comme il convient à la nature humaine, mais avec constance, au point de pouvoir dire moi aussi avec les trois apôtres: “Il est beau, mon Seigneur, d’être là avec cette âme que tu as travaillée et qui, au fur et à mesure que tu la travaillais davantage, l’acceptait plus parfaitement par amour.” Maria, comme une pâte molle entre les mains de Dieu, laisse-toi travailler sans résistance et remodeler toujours plus selon sa très sainte pensée.

Promets ceci à ton Seigneur, en union avec ton Azarias: “Je méditerai tes préceptes qui me sont si chers et je lèverai les mains vers tes commandements que j’aime tant.” En fait, seuls ceux qui aiment méditent et savourent les paroles de celui qu’ils aiment et, ce faisant, ils éliminent les distances et se fondent dans l’amour. Seul celui qui aime d’un amour vrai tend les mains pour accueillir ce que l’Aimé commande, même si c’est une volonté pesante et pénible pour la créature, une volonté cependant bien aimée de l’esprit qui voit et goûte comme une joie tout ce qui vient de celui qui est sa raison d’amour.

Or l’amour sauve, toujours. C’est pourquoi notre très saint Seigneur a prié pour que les siens aient l’Esprit Saint, c’est-à-dire l’Amour, après son départ: afin qu’il purifie de son feu ceux qui, sans malice obstinée, auraient pu tomber dans des manquements. Il voulait qu’ils se plongent par amour dans l’Amour pour en retirer l’absolution et la paix parfaite, une continuelle et salvifique instruction. C’est ce qui t’est donné, mon âme.

Bénissons le Seigneur.»

«Grâces soient rendues à Dieu.»

«Gloire au Père, et au Fils, et au Saint Esprit.»

4.2

Joachim entre au moment où elle va répéter son chant pour la quatrième fois.

« Tu es heureuse, Anne ? On dirait que tu es un oiseau qui annonce le printemps. Qu’est-ce donc que ce cantique ? Je ne l’ai jamais entendu de personne. D’où vient-il ?

– De mon cœur, Joachim. »

Anne s’est levée et se dirige vers son époux, tout sourire. Elle paraît plus jeune et plus belle.

« Je ne te savais pas poète », dit son mari en la regardant avec une évidente admiration.

On ne croirait pas deux vieux époux. On lit dans leur regard une tendresse de jeunes mariés.

« Je viens du fond du jardin parce que je t’ai entendue chanter. Cela fait des années que je n’avais plus entendu ta voix de tourterelle amoureuse. Veux-tu me répéter ce cantique ?

– Je te l’aurais répété même si tu ne me l’avais pas demandé. Les fils d’Israël ont toujours confié au chant les cris les plus vrais de leurs espérances, de leurs joies, de leurs peines. Moi, j’ai confié au chant le soin de me dire et de te dire une grande joie. Oui, de me la redire à moi aussi, car c’est une si grande chose que, bien que j’en sois désormais certaine, cela me paraît encore irréel… »

Elle reprend son cantique mais, arrivée à ce passage : “ Cette branche porte une rose, un fruit des plus doux, une étoile… ”, sa voix vibrante de contralto devient tremblante puis se brise. Avec un sanglot de joie, elle regarde Joachim et, levant les bras, elle s’écrie :

« Je suis mère, mon bien-aimé ! »

Et elle se réfugie sur son cœur, entre les bras qu’il lui tend et qu’il resserre maintenant autour de son heureuse épouse. Ils s’embrassent de la façon la plus chaste et la plus heureuse que j’aie jamais vue depuis que je suis au monde. C’est une étreinte à la fois pudique et ardente dans sa chasteté.

Puis vient ce doux reproche à travers les cheveux grisonnants d’Anne :

« Et tu ne me le disais pas ?

– C’est que je voulais en être sûre. A mon âge… me savoir mère… Je ne pouvais vraiment pas le croire… et je ne voulais pas te causer une déception plus amère que tout. C’est depuis la fin de décembre que je sens un renouveau à l’intérieur de moi et la poussée, comme je le dis, d’un nouveau rameau. Mais maintenant, c’est sûr, ce rameau porte un fruit… Tu vois ? Ce linge est déjà pour celui qui va arriver.

– N’est-ce pas le lin que tu as acheté à Jérusalem en octobre ?

– Si. Je l’ai filé dans l’attente et l’espoir.

AUTO 1.2.02

Je n’étais pas non plus avare de jouets ou de friandises pour ceux qui étaient plus pauvres que moi. Car des friandises et des jouets j’en avais beaucoup. Ma mère, comme je l’ai dit, était sévère en raison d’une conception erronée de l’autorité. Combien n’a-t-elle pas fait souffrir ceux qui lui étaient les plus chers à cause de cette erreur de conception! Mais je le répète: Fiat. Je mentirais si je racontais qu’elle me fît souffrir la faim ou le froid, si je disais que lorsque j’étais malade elle ne me soignait pas, ou si je prétendais qu’elle me refusait ce qui plaisait tant aux enfants, à savoir les friandises et les jouets. Non! Mais je ne devais absolument rien demander. Dès que je demandais quelque chose, je n’avais plus rien. Même si l’instant auparavant c’était cela justement que ma mère voulait me donner.

A ce sujet, je tiens à rapporter un petite histoire.Sur la place Saint-Ambroise, à Milan, chaque année, du 1er au 15 décembre, se tient une foire, où l’on vend des jouets, des friandises et des antiquités. Les étalages d’antiquaires attirent naturellement les adultes, amateurs de brocante: lampes, coffres, tableaux, objets de fer forgé et choses semblables. Mais les étalages de jouets et de friandises sont le point de mire des enfants qui affluent de tous les coins de la ville, accompagnés des papas, des mamans, des grands-parents, des oncles et des tantes, à la Foire des “Que-beaux-que-beaux” (entendez par là: “Que c’est beau, que c’est beau!”, à propos des jouets et des friandises, évidemment). Combien de rêves ne font-ils pas tout au long de l’année en prévision de ces étalages. Et combien de désirs s’expriment devant ces comptoirs qui anticipent d’une vingtaine de jours “la fête de l’Enfant”, c’est-à-dire Noël, le jour où, à Milan, les enfants reçoivent leurs cadeaux. Quant à moi, je recevais les jouets à la Sainte-Lucie (13 décembre) car, en Vénétie et dans une bonne partie de la Lombardie, c’est cette sainte martyre qui distribue les cadeaux.

Mais revenons à la foire. Combien de rêves, de convoitises, combien de prières ne s’élèvent-ils pas pour que Jésus enfant comprenne que c’est bien tel jouet que l’on désire, pour qu’il pardonne tous les caprices, toutes les espiègleries commises au cours de l’année et dont on se repent “sincèrement” et qu’on promet “sincèrement” de ne plus commettre... Ne vous semble-t-il pas que nous restons des enfants toute la vie, pleins de promesses et de repentir aux heures graves, quitte à recommencer aussitôt après?

Les papas, les mamans, les grands-parents, les oncles et les tantes examinent, écoutent, observent les soupirs, les exclamations, les arrêts brusques devant tel jouet qui hypnotise le petit dans son désir. Et ils font bon usage de leurs observations pour que l’enfant trouve aux pieds de la crèche ou accroché au sapin de Noël le trésor convoité. Sur le moment, ils font un autre achat, quitte, deux heures plus tard, lorsque le soir tombe, à revenir à pas de loup pour acheter l’objet désiré et le ramener à la maison, où ils le mettent à l’abri de ce sixième sens qui caractérise les enfants et leur donne un flair, une vue, une ouïe... dangereux pour les grandes personnes...

J’étais donc allée moi aussi à la Foire des “Que-beaux-que-beaux” avec maman, mamie et la bonne. C’était au mois de décembre 1902. J’avais donc cinq ans et neuf mois. Nous nous sommes promenées devant des dizaines et des dizaines d’étalages et je remarquais, dans l’un d’eux, de petits berceaux en laiton pour les poupées. De vrais berceaux à bascule, aptes à garder la corbeille en équilibre, dans un mouvement de pendule, favorable au sommeil de bébé, avec un montant pour les rideaux protecteurs, en sorte d’éviter que la lumière ne réveille bébé, et munis de matelas, d’oreiller, de petits draps... un amour de petit lit que je croyais en or, puisqu’il était d’un jaune brillant. Je pris racine devant cet étalage. Cela faisait si longtemps que je désirais un berceau pour ma poupée préférée, qu’à force de la laver elle en était devenue blanche comme un lys, et que j’appelais “Rosine”, en souvenir de cette chère personne, qui avait été notre femme de chambre à Faenza, et qui était morte de tuberculose, comme un bon ange que la terre n’avait pas mérité.

Je pense que si j’avais été à la place de maman et que maman avait été à la mienne, j’aurais tout de suite compris ce qu’elle aurait voulu, car dans cet étalage il n’y avait rien d’autre que des berceaux et des poupées. Et des poupées j’en avais déjà tellement que je ne pouvais certainement pas en vouloir d’autres. Par contre, je n’avais pas de berceau. Mais ma mère n’a absolument aucun esprit d’observation. Elle a même un défaut dans cette circonstance, car l’élément dominant d’une situation lui échappe toujours, voire elle comprend tout à l’envers.

Quant à moi, je ne devais jamais rien demander, car les enfants ne doivent jamais demander, surtout quand il s’agit d’objets de valeur. Or ce berceau, je le croyais en or massif. Je ne demandais rien donc, mais j’implorais mon ange gardien pour qu’il dise à ma Mère que je voulais ce magnifique “dodo”. Mais ce jour-là mon ange devait s’être envolé au paradis chanter le “Sanctus” à l’Agneau. Nostalgie du ciel... je ne saurais certes pas lui reprocher cela. Combien n’aurais-je moi-même voulu, un nombre incalculable de fois, pouvoir faire un vol au ciel durant ma vie, pour oublier la terre!!!

Maman s’immobilisa quelques instants puis me prit par la main et me tira de là. Puis nous avons plusieurs fois fait le tour des étalages... mais elle ne comprenait pas que toutes les fois que nous repassions devant ce stand je restais immobilisée par l’attrait du désir. Elle m’offrit d’autres jouets, mais avec le coeur de plus en plus gros et au bord des larmes, je continuais à lui dire: “Non, merci”. J’aurais pu le dire à mamie, ou à la bonne... mais je savais par expérience que même si maman avait adhéré à leur prière en ma faveur, elle les aurait ensuite réprimandées parce qu’elles “me gâtaient”. Je portais bien en moi tous les vices capitaux, mais je n’avais pas la dureté de coeur, aussi préférais-je souffrir que de voir souffrir. Voilà pouquoi je me suis tue.

AUTO 1.2.03

Maman décida à la fin de rentrer à la maison... Voyant mes espoirs se briser comme un ballon de verre tombé par terre, ou fondre comme une bulle de savon dans l’air hivernal, je me mis à pleurer. Maman était courroucée par ce qu’elle considérait comme un caprice de ma part, comme elle disait, et elle me le dit d’une façon telle qu’elle aurait coupé le souffle même à un héros. Pensez donc l’effet qu’elle me fit à moi, pauvre petit lapin que j’étais. “Décide-toi, dis ce que tu désires. Si c’est quelque chose d’accessible, tant mieux. Sinon tu t’en passeras.” Comment pouvais-je lui dire que je désirais le berceau en or, alors que du matin au soir l’on me bombardait de sermons maternels sur les nécessités économiques, sur le devoir qui interdisait d’avoir des désirs illicites? Je pleurais encore plus fort. Alors je fus traînée sous un porche, tout près de l’endroit où maintenant se dresse l’université catholique, qui était alors l’hôpital militaire et tout cela se termina par une bonne volée de gifles. Quant au berceau, j’attends encore...

Dans ma vie humaine, il en a toujours été de la sorte. Dieu seul a répondu à mon désir. Quant aux autres, soit parce qu’ils ne pouvaient pas, soit parce qu’ils ne voulaient pas, ils brisèrent toujours le rêve que j’avais, et me frappèrent ensuite parce que je pleurais sur les décombres.

J’ai ouvert là une longue parenthèse. Mais je ne le regrette pas, parce que dans un tableau, en plus du motif, il faut aussi soigner le fond du tableau, et ces digressions sont comme le fond, le contexte du paysage dans lequel s’insère ma vie. Mais revenons au récit.

Je disais donc que matériellement parlant il ne me manquait rien de ce qui est nécessaire et que je jouissais même du superflu. Mais je vous avoue que j’aurais de beaucoup préféré recevoir beaucoup moins, mais offert avec davantage d’amour manifeste.

Le rôle d’une mère ne consiste pas seulement à imposer sa propre volonté aux enfants, ni à représenter le pouvoir. Cela implique surtout pour elle d’être la première confidente, la première amie des enfants, celle qui avec rectitude mais sensibilité, examine ces jeunes créatures, les conduit, les console, et leur fait sentir son affection, en sorte que le coeur de chaque enfant puisse s’ouvrir au contact de son amour, comme des fleurs au baiser du soleil.

Mon coeur au contraire s’est fermé sous les rigueurs maternelles comme la corolle d’une fleur s’engourdit sous la gelée blanche, et chaque fois, encore aujourd’hui, que j’ai tenté ou que je tente de m’adresser à son affection et de lui ouvrir mon pauvre coeur qui a tant souffert et qui a tant aimé, je butte contre le mur inattaquable et froid de sa rigueur, de son autoritarisme. Fiat. J’en ai désespérément souffert... Maintenant j’en souffre intensément, mais je sais, puisque Jésus me le dit, que cela a un sens...

Je n’étais pas avare, disais-je, et je ne le suis pas, de même que je n’ai jamais été paresseuse. L’oisiveté et moi n’avons jamais fait bon ménage. Cela vaut pour l’oisiveté et la mollesse. Eduquée selon des méthodes un peu rudes, à la “Garibaldi”, à la manière militaire, je n’ai jamais eu de difficulté à me lever de bonne heure, à manger lorsque cela était possible, à boire quand on pouvait. Les conditions des longs voyages, à une époque où voyager n’était pas le symbole du confort, m’avaient habituée à supporter sans me plaindre le froid, les levers matinaux, les lits inconfortables des hôtels, les changements de nourriture, l’impossibilité de trouver de la nourriture ou de la boisson adaptées à ma constitution et donc l’obligation de rester sans manger ni boire. De même j’avais été habituée à supporter sans me plaindre un petit cailloux dans les chaussures, un lourd chapeau sur la tête et autres ennuis, petits, mais exaspérants, comme par exemple une toile d’araignée sur le visage.

Durant les vacances papa me sonnait le réveil à l’aube, pour m’amener au bord de la mer ou sur les flancs des Apennins, pour me faire admirer les beautés de la création, et le miracle de la lumière qui revient, à l’aurore de chaque jour, nous parler de Dieu. Car c’est Dieu qui l’a faite. Papa m’invitait encore à prier avec les vagues qui frémissent d’obéissance dans leurs lits terrestres sans sortir des limites dans lesquelles Dieu les a placées. Mais la joie de sortir avec papa et la joie de goûter la beauté à laquelle j’aspirais de toute ma sensibilité humaine et surhumaine étaient si grandes que c’était pour moi une fête que ces réveils matinaux. Je les considérais même comme une récompense. Et ils me devenaient si familiers que cela ne me coûtait plus. J’ai toujours eu les heures “courtes” pour dormir, la nuit. Mais ces heures de sommeil étaient bien remplies, reposantes, d’authentiques haltes du corps. L’âme seule alors restait éveillée.

Mais là-dessus, j’en parlerai plus loin. Revenons maintenant au premier sujet.

Je regrettais donc de changer d’école pour une raison tout à fait instinctive, animale: la gourmandise; et pour une raison affective: quitter les soeurs que j’aimais. Et surtout je regrettais douloureusement de ne plus voir ce Jésus mort. Il me semblait que je le perdais et que je lui faisais de la peine. Et d’ailleurs je le perdis bien un peu de vue. Chez les Marcellines il y avait beaucoup de... comment dire? je ne trouve pas le terme approprié. Le fait est que je me distrayais. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de parler de mamie.

4.3

J’espérais : le dernier jour, pendant que je priais au Temple, le plus près possible de la maison de Dieu qu’il soit permis à une femme, il se faisait tard… tu te souviens que j’ai dit : “ Encore, encore un peu. ” Je ne pouvais m’arracher à ce lieu sans avoir obtenu cette grâce ! Eh bien, dans l’ombre qui descendait déjà de l’intérieur du lieu sacré, vers lequel mon âme se sentais fortement attirée pour y arracher un “ oui ” du Dieu qui y est présent, j’ai vu jaillir une lumière, une merveilleuse étincelle de lumière. Claire et douce comme la lumière de la lune, elle renfermait pourtant l’éclat de toutes les perles et joyaux de la terre. On aurait dit qu’une des étoiles précieuses du Voile, ces étoiles placées sous les pieds des chérubins, se détachait et prenait la splendeur d’une lumière surnaturelle… J’avais l’impression qu’un feu partait de derrière le Voile sacré, de la Gloire même, qu’il venait rapidement sur moi et que, en traversant l’air, il chantait d’une voix céleste : “ Que t’arrive ce que tu as demandé ! ” C’est pour cela que je chante : “ Une étoile viendra vers toi ”. Quel enfant sera donc le nôtre, pour se manifester ainsi comme la lumière d’une étoile dans le Temple et dire : “ Je suis ” pendant la fête des Lumières ? Aurais-tu vu juste en voyant en moi une nouvelle Anne d’Elqana ?

AUTO 1.2.04

En décembre 1903 mourut ma grand-mère. En juillet 1902, à Montecatini, tandis que je me trouvais avec elle auprès d’un oncle (j’adorais cet endroit rempli du gargouillement continuel de l’eau et du sifflement des fontaines, surtout à l’heure du plein midi où l’on entend seulement le pleurnichement infatigable des cigales), elle fut blessée par un voyou. Un coup de fronde lui mit à nue la malléole. Quant à moi qui m’étais retournée au bruit du premier cailloux, je vis le gamin lancer le second. Je vis mamie pâlir, puis se déchausser, et mettre son pied dans l’eau fraîche qui rougissait de son sang. En me voyant pleurer elle me couvrit de baisers. Pauvre mamie! Elle ne s’en est jamais remise.

En novembre elle voulut rentrer à Mantoue pour se rendre sur la tombe de son mari et de sa soeur, qui étaient morts en 1899, à sept jours d’intervalle l’un de l’autre. Elle en revînt plus malade qu’avant. Ma maman la réprimanda de ce qu’elle considérait une imprudence inutile. Non, ce n’était pas inutile. Un pressentiment lui annonçait que sa vie était à sa fin, et elle avait donc voulu visiter une dernière fois la tombe de son époux dont elle avait toujours été une parfaite compagne.

Le 10 décembre — ce devait être un jeudi, parce que je n’étais pas à l’école ce jour-là —, elle eut une attaque d’apoplexie. Nous venions de finir de manger et maman, qui n’a confiance en personne, était descendue à la cave pour surveiller le soldat et la bonne pendant qu’ils mettaient le vin en bouteille. Papa était en train de lire son journal, en attendant de rentrer à la caserne. Mamie, toujours gentille, s’était rendue à la cuisine où elle s’affairait, de manière à éviter que la bonne, en remontant dans la soirée, n’y trouve encore tout le désordre du repas. J’étais avec mamie et je gazouillais autour d’elle. Je la vis se baisser pour ramasser une bûche et la mettre dans le cageot du bois à brûler, dans la cheminée du salon. Je la vis devenir livide, le visage défait, et je l’entendis bafouiller quelques mots indistincts. Saisie de frayeur, je me mis à crier. Papa accourut. Juste à temps pour la prendre, avant qu’elle ne s’effondre par terre. Depuis, je n’ai plus été capable de regarder quelqu’un dormir, ou de veiller quelqu’un qui dort, sans trembler. Car durant le sommeil un visage prend souvent les traits altérés que j’avais aperçus sur la face de ma grand-mère, et j’ai toujours l’impression en le regardant qu’il est mort en plein sommeil...

Son agonie dura deux jours et demi. Elle expira à l’aube du 13 décembre, six ans, jour pour jour, après la mort de son fils. C’était, ce jour-là, la Sainte-Lucie, et je trouvais parmi mes cadeaux une montre en or, suspendue à une broche en or en forme de noeud... Pauvre mamie! Ce fut le dernier souvenir qu’elle m’a laissé! Et elle me l’avait acheté en dépit des reproches que maman allait lui faire, car elle voulait me laisser d’elle un souvenir durable.

Je ne suis pas très attachée aux objets. Surtout quand il s’agit d’objets précieux. Aussi lorsque les conditions dues à la maladie ont suggéré à ma mère de faire un peu d’argent avec l’or que nous avions à la maison, je n’ai rien dit. Mais lui voir vendre les boutons de manchette et la chaîne de papa, ainsi que la montre de mamie, fut insupportable pour moi. J’aurais préféré qu’elle vende d’autres objets. Tant pis!

Je me souviens avec précision de tout ce qui touche à ces jours tristes, mais je n’en donne pas la description car cela me ferait trop souffrir. Et il me faut l’éviter, si je veux garder encore un peu de souffle pour écrire. Je réprimais ma souffrance, comme me le recommandait papa, pour ne point troubler maman davantage. Mon coeur se fendait sous les larmes, qui explosaient en son sein au lieu de couler des yeux... Ce fut la première fois que je me torturais moi-même par des sanglots intérieurs. C’est ce qu’il y a de plus douloureux, de plus incompris comme sanglots. De fait personne ne comprit. Maman prétendit que je n’en avais pas souffert et décréta par là que j’étais d’une nature superficielle... Dieu lui pardonne! J’ai commencé à mourir dans le froid de cet après-midi du 10 décembre 1903.

Papa accompagna le cercueil à Mantoue. Ce furent huit jours d’absence de sa part et de désolation pour moi. J’étais privée de mamie et de papa, et je me retrouvais seule avec maman qui n’admettait l’existence que de sa propre souffrance...

Mais quelle souffrance!!! Puis maman tomba gravement malade pendant des mois et se montra plus que jamais intraitable et énervée. Quel triste printemps!Le 18 mars 1904 je fis ma première confession, dans la chapelle où mon Jésus dormait de son sommeil de mort. Je possède encore l’image souvenir que me donna soeur Blanche, la supérieure.

Saint Joseph, à la veille de sa fête (mais c’était une fête bien triste, cette année-là, car mamie Giuseppina n’était plus parmi nous), me plongea pour la première fois l’âme dans le sang du Christ, dans ce sang si précieux que j’aime tant et que je voudrais pouvoir aspirer de toutes ses plaies et de toutes mes forces, dans ce sang auquel, 27 ans plus tard, j’ai offert ma vie, lui demandant de me fondre avec lui en un unique sacrifice où mon sang, tout mon sang, soit répandu avec le sien pour les besoins qu’il connaît.

Maintenant que j’ai corrigé cette omission, revenons-en à l’institut des Marcellines.

Durant le printemps 1905, avec quelques camarades nous fûmes instruites pour recevoir la confirmation. Pour cela nous ne devions plus rester à l’école de 9h à 16h, mais jusqu’à 18h, à cause du catéchisme.

4.4

Comment l’appellerons-nous, notre enfant que je sens doucement me parler en mon sein par les battements de son petit cœur, comme le murmure d’un ruisseau, comme une tourterelle que l’on tient au creux de la main ?

– Si c’est un garçon, nous l’appellerons Samuel. Si c’est une fille, Etoile. Notre étoile, le mot qui a terminé ton cantique pour me donner la joie de me savoir père, et la forme qu’elle a prise pour se manifester dans l’ombre sacré du Temple.

– Etoile, notre étoile. Je ne sais pas, mais je pense, je pense que ce sera une fille. Il me semble que des caresses aussi douces ne peuvent venir que d’une très douce petite fille. Car je ne la porte pas, je n’en éprouve aucune souffrance. C’est elle qui me porte sur un sentier d’azur et de fleurs, comme si j’étais soutenue par les anges et que la terre était déjà loin… J’ai toujours entendu les femmes dire que concevoir et porter un enfant était douloureux. Mais moi, je ne souffre pas. Je me sens forte, jeune, fraîche plus que lorsque je t’ai donné ma virginité à l’époque lointaine de ma jeunesse. Fille de Dieu – car cet enfant éclos sur un tronc desséché appartient plus à Dieu qu’à nous –, elle ne cause aucune peine à sa maman. Elle ne lui apporte que paix et bénédiction, c’est-à-dire les fruits de Dieu, son véritable Père.

– Alors nous l’appellerons Marie. Etoile de notre mer, perle, bonheur. C’est le nom[6] de la première grande femme d’Israël. Mais celle-ci n’offensera jamais le Seigneur. C’est à lui seul qu’elle adressera son cantique, car elle lui est offerte comme une hostie avant même de naître.

– Elle lui est offerte, oui. Garçon ou fille, lorsque notre enfant aura fait notre joie pendant trois ans, nous l’offrirons au Seigneur. Ainsi serons-nous, nous aussi, des hosties avec elle, pour la gloire de Dieu. »

Je ne vois ni n’entends plus rien.

4.5

Jésus dit :

« Après les avoir éclairés par les songes de la nuit, la Sagesse descendit elle-même, en “ effluve[7] de la puissance de Dieu, une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant ” et se fit Parole pour la femme stérile. Moi, le Christ, le petit-fils d’Anne, qui voyais désormais s’approcher le temps de la rédemption par la Parole – près de cinquante ans plus tard –, j’accomplirai des miracles sur les personnes stériles ou malades, possédées, affligées, sur toutes les misères de la terre.

En attendant, tout à la joie d’avoir une mère, je murmure une parole cachée dans l’ombre du Temple qui renfermait les espérances d’Israël, ce Temple qui atteignait désormais la fin de son existence puisqu’un Temple nouveau et véritable allait appa­raître sur la terre, un Temple qui ne renfermerait plus les espérances d’un peuple, mais l’assurance du paradis pour la population de la terre entière, pour les siècles des siècles jusqu’à la fin du monde. Et cette Parole accomplit ce miracle de rendre fécond le sein stérile. Elle me donne une mère qui n’eut pas seulement une perfection naturelle, comme ce devait être le cas en naissant de deux saints ; elle n’allait pas avoir seulement une âme bonne comme beaucoup d’autres, pas seulement un développement continu de cette bonté grâce aux excellentes dispositions de sa volonté, pas seulement un corps immaculé : seule entre toutes les créatures, elle eut une âme immaculée.

AUTO 1.2.05

Mais je n’ai guère de souvenir de cette époque-là. J’étais trop triste et tombais trop facilement malade de rougeole, de scarlatine et de varicelle. Prenant ces maladies l’une après l’autre sans presque d’intervalle entre elles. Je me souviens seulement, sans aucun plaisir, de l’heure de la soupe. Cela a toujours été un mauvais moment pour moi. Même à la maison. Imaginez donc lorsque il me fallait seulement sentir l’odeur de ce fameux riz aux choux qui m’a persécutée pendant treize ans de suite!!! Je ne mangeais pas de ce riz trop cuit, mais rien que l’odeur me renversait l’estomac. Et je le sens encore quand j’y pense. Cela a été mon plus grand “fioretti”[5] pour me préparer à recevoir le Saint Esprit. J’aurais préféré rester sans nourriture plutôt que de devoir descendre au réfectoire et sentir cette odeur.... Mais la discipline l’imposait, si bien que j’ai dû subir cela pendant deux mois.

Comme vous voyez, je me trouvais en une période d’étourdissement spirituel complet. J’accomplissais toute chose sans y mettre le coeur, et sans y voir clair. Je veux dire par là que tout ce que je faisais était imprégné de mon marasme spirituel. Pour le reste, j’étais la même fille et la même élève que d’habitude. Ou plutôt non. Je mentis, alors que jamais je n’ai su faire mon chemin dans cette terre de mensonge, à cause d’une excessive sincérité spontanée.

J’ai dit que j’avais été souvent malade. J’avais remarqué que lorsque j’étais malade maman m’embrassait, se tenait près de moi, et avait un comportement complètement différent par rapport aux moments où j’étais en bonne santé. Alors je reconnaissais ma mère. Elle était telle que je l’envisageais comme mère, et que le désirait mon coeur. C’est alors que j’ai décidé de... tomber malade. Tirant à profit une heureuse chute qui m’avait meurtri et écorché vivement le coude droit et qui nécessitait des pansements et des bandages, je fis en sorte, alors qu’il était déjà guéri, de retarder la guérison en me grattant jour et nuit pour irriter la plaie, et faire ainsi durer la joie d’être dorlotée et habillée par maman. Mais ces manoeuvres furent découvertes par soeur Ermine, la supérieure à moitié folle. Maman en fut informée et l’on me punit.

Je le méritais car j’avais menti. C’est vrai. Mais deux éducatrices comme la supérieure et ma mère, surtout, n’auraient-elles pas dû, après mes aveux détaillés et sincères, comprendre la juste motivation, au-delà des coulisses mauvaises du mensonge et de ma fourberie? Je reconnais avoir commis alors une faute. Mais pourquoi n’a-t-on pas voulu me croire, quand je disais que je l’avais fait à cause d’une soif de bises maternelles?

On ne me crut point. On ne m’excusa point. La porte de mon coeur se ferma un peu plus au monde extérieur. Lorsque tout aura été dit, à savoir maintenant que j’en suis à la fin de ma vie, je comprendrai alors que c’était la volonté de Dieu qui permettait cela afin de me détacher de tout et de m’unir à lui seul.

Mais j’ai beaucoup souffert. C’est alors que ressortit en moi Thérèse la nourrice folle et que j’ai profondément haï la supérieure qui m’avait dénoncée sans examiner auparavant les raisons de ma mise en scène. Et cette haine resta tenacement ancrée en moi au début, si bien qu’au cours de l’année scolaire suivante, lorsque j’appris qu’une nouvelle supérieure avait remplacé soeur Ermine, qui avait dû être hospitalisée dans une maison de repos pour malades mentaux et du système nerveux, j’en fus heureuse. Vous voyez quel genre d’outil j’étais!

Le 30 mai 1905, je reçus la sainte confirmation des mains de Son Eminence le Cardinal Archevêque Andrea Ferrari. On dit que c’est un saint. Personnellement, je le crois volontiers, car le simple effleurement de ses mains m’a vraiment transmis l’Esprit d’Amour et a établi en moi un étroit lien d’amour avec le Paraclet, dont je sens la présence permanente, l’assistance et le doux réconfort.Ce matin-là, à sept heures, nous sommes allées à la grande maison des Marcellines de la rue Quadronno. Alors qu’habillées de blanc et portant le voile nous avancions en procession vers la chapelle, une de mes camarades, un peu vive et désobéissante, changea de main son cierge allumé, le tenant non plus à l’extérieur mais à l’intérieur de la file. Les voiles légers et les rubans qui tenaient les cheveux s’enflammèrent. Ce fut effrayant et désastreux. Je fus la seule, même si j’étais placée au centre du cercle de feu, à ne point avoir été atteinte, pas même d’un retour de flamme. Mon voile est encore intact, à la maison.

Le feu m’a toujours respectée. A trois reprises je me suis trouvée au milieu des flammes. La première fois j’avais six ans. Un seau plein d’essence de térébentine s’était enflammé. Il avait été placé par mégarde auprès du feu. La domestique eût des brûlures. Et moi qui étais près d’elle je n’ai rien eu. La seconde fois est celle de la confirmation. La troisième, ce fut quand j’avais dix-huit ans, lors de l’explosion d’un poële à pétrole. Les flammes montèrent jusqu’au plafond. Moi j’étais au milieu de la pièce, immobile, les mains sur le visage. J’ai senti diminuer peu à peu l’ardeur de la flambée. Lorsque tout fut terminé, on remarqua que pas un seul de mes cheveux, et pas un seul fil de mes vêtements n’avaient été touchés. On voit que le feu m’aime bien. Mais c’est là un amour qui n’est pas réciproque, parce que j’ai personnellement une grande peur du feu, et je ne puis penser au purgatoire sans trembler. Du feu je n’aime que celui qui brûle d’amour. Alors là, oui, voilà un feu que j’aime. Et je souhaite qu’il me brûle et me fonde totalement de ses ardeurs!!!

J’ai donc reçu l’Esprit Saint. Il descendit en moi et y laissa sa semence. Il n’y a aucun doute. Mais je n’ai rien senti sur le moment. Ce fut même une journée très ennuyeuse, qui avait mal commencé, qui s’était poursuivie plus mal encore, et s’était très mal terminée dans un théâtre où... se déroulait un match de lutte gréco-romaine. Je me demande encore pourquoi tata, qui était ma marraine, m’avait amenée là... Parfois les adultes ont des incohérences plus éclatantes que celles des gamins et ne pensent pas que certains souvenirs demeurent toute la vie, avec leur goût de cendre et de lumière brumeuse. Mais, allez donc savoir!

En bref, voilà comment se déroula ma confirmation dans le Christ.

4.6

Tu as vu[8] la génération continuelle des âmes par Dieu. Imagine donc quelle devait être la beauté de cette âme que le Père avait désirée dès avant l’existence du temps, de cette âme qui faisait les délices de la Trinité qui brûlait de l’orner de ses dons pour s’en faire don à elle-même. Ô femme toute sainte que Dieu créa pour lui-même et, en second lieu, pour le salut des hommes ! Parce que tu devais porter le Sauveur, tu fus l’origine du salut. Paradis vivant, par ton sourire tu as commencé à sanctifier la terre.

L’âme créée pour être celle de la Mère de Dieu ! Lorsque cette étincelle de vie jaillit d’un tressaillement vivant de l’Amour trinitaire, les anges en éprouvèrent une joie extraordinaire, car jamais le Paradis n’avait vu une lumière aussi vive. Comme un pétale de rose céleste, un pétale immatériel et précieux qui était joyau et flamme, qui descendait animer une chair bien autrement que pour les autres et dont le feu était si puissant que le péché originel ne put l’atteindre, elle traversa les espaces et alla s’enfermer dans un sein sanctifié.

Sans le savoir encore, la terre possédait sa fleur, la vraie, la fleur unique qui fleurit éternellement : lys et rose, violette et jasmin, hélianthe et cyclamen réunis, et avec eux toutes les fleurs de la terre fondues en une seule Fleur, Marie, en qui s’unissent toutes vertus et toutes grâces.

En avril, la terre de Palestine ressemblait à un immense jardin où parfums et couleurs faisaient les délices du cœur des hommes. Mais la plus belle rose était encore ignorée. Déjà elle fleurissait pour Dieu dans le secret du sein maternel, car ma mère aima dès le premier instant de sa conception. C’est seulement au moment où la vigne donne son sang pour qu’on en fasse du vin, où l’odeur sucrée et forte du moût emplit les cours de ferme et les narines qu’elle allait sourire, d’abord à Dieu puis au monde, et dire avec son sourire innocent : “ Voilà, la Vigne est parmi vous, la Vigne qui vous donnera la Grappe destinée à être foulée au pressoir pour devenir le remède éternel de votre mal. ”

J’ai dit : “ Ma Mère aima dès le premier instant de sa conception. ” Qu’est-ce qui donne à l’esprit lumière et connaissance ? La grâce. Qu’est-ce qui la fait disparaître ? Le péché originel et le péché mortel. Marie, l’Immaculée, ne fut jamais privée du souvenir de Dieu, de sa proximité, de son amour, de sa lumière, de sa sagesse. Il s’ensuit qu’elle put comprendre et aimer quand elle n’était encore qu’une chair qui se formait autour d’une âme immaculée qui continuait à aimer.

4.7

Plus tard, je te ferai contempler en esprit la profondeur de la virginité de Marie. Tu en éprouveras un vertige céleste comme lorsque je t’ai fait considérer notre éternité. En attendant, considère comment le fait de porter en son sein un être exempt de la faute originelle – qui prive de Dieu – peut procurer à sa mère qui l’a seulement conçu naturellement, humainement, une intelligence supérieure et en fait un prophète : le prophète de sa fille, qu’elle appelle “ Fille de Dieu ”. Imagine également ce qu’il en aurait été si vos premiers parents innocents avaient engendré des enfants innocents, selon la volonté de Dieu.

Voilà, ô hommes qui prétendez approcher du “ surhomme ” mais qui, par vos vices, approchez uniquement du “ super démon ”, quel était le moyen d’arriver au “ surhomme ” : vous aviez là le moyen d’échapper à l’influence néfaste de Satan pour laisser à Dieu l’administration de la vie, de la connaissance, du bien, sans rien désirer de plus – et c’était à peine moins que l’infini – que ce que Dieu vous avait donné, pour pouvoir engendrer, en une continuelle évolution vers la perfection, des enfants qui soient physiquement des hommes et spirituellement des fils de l’Intelligence ; ils auraient ainsi été triomphants, c’est-à-dire forts, c’est-à-dire des géants contre Satan, qui aurait été cloué à terre des milliers de siècles avant l’heure où il le sera, et avec lui tout le mal qui est en lui. »


Notes

  1. L’écrivain note, sur une copie dactylographiée: Le P. Migliorini transféré à Rome le 21.3.46.
  2. Allusion à Marta Diciotti, la personne qui a vécu auprès de l’écrivain infirme.
  3. Petit Jean est le surnom donné à Maria Valtorta en raison de son affinité spirituelle avec le grand Jean, apôtre et évangéliste, le disciple bien-aimé qui appuya sa tête sur le cœur de Jésus et écrivit les textes si élevés de l’évangile spirituel, des épîtres et de l’Apocalypse.
  4. Le P. Romualdo Migliorini, servite de Marie, directeur spirituel de l’écrivain.
  5. Maria utilise ici en italien le terme de “fioretti” par allusion aux célèbres “fioretti” de Saint François d’Assise qui, depuis, servent d’exemple à tout sacrifice accompli de bon coeur (NdT).
  6. C’est le nom de la sœur d’Aaron et de Moïse. Cf. Ex 15, 20-21 ; Nb 12, 1-15 ; 20, 1 ; 26, 59. On en trouvera d’autres mentions en 131.2, 525.7 et 609.3.
  7. effluve : cf. Sg 7, 25.
  8. Tu as vu, le 25 mai 1944. Voir “ Les cahiers de 1944 ”.