Les Écrits de Maria Valtorta

73. A Bethléem, dans la maison d’un paysan et dans la grotte de la Nativité.

73.1

Une route de plaine, caillouteuse, poussiéreuse, desséchée par le soleil d’été. On passe au milieu d’oliviers plantureux tout couverts de petites olives à peine formées. Le sol, là où l’on n’a pas marché, a encore une couche des minuscules fleurs d’oliviers tombées après la fécondation.

Jésus avance avec ses trois disciples, en file indienne, le long du bord de la route où l’ombre des oliviers a gardé l’herbe encore verte et où il y a moins de poussière.

La route tourne à angle droit et, au-delà, monte légèrement vers une cuvette qui a la forme d’un grand fer à cheval et sur laquelle sont éparpillées des maisons et des maisonnettes assez nombreuses pour former une bourgade. Au point précis où le chemin fait un coude, il y a une construction cubique surmontée d’un petit dôme tout simple. Elle est complètement fermée et semble abandonnée.

« C’est là le tombeau de Rachel, dit Simon.

– Alors, nous sommes presque arrivés. Nous entrons tout de suite en ville ?

– Non, Judas. Je vais d’abord vous montrer un endroit… Puis nous entrerons dans la ville et, comme il fait encore jour et qu’il y aura un clair de lune, nous pourrons parler à la population, si elle veut écouter.

– Pourquoi voudrais-tu qu’elle ne t’écoute pas ? »

1946-01-02_1946-01-03

Le cloître d’un monastère, entouré d’arcades et pavé de carreaux blancs et noirs. Au loin, ce long cloître se perd dans l’obscurité. A l’endroit où je suis, il y a un angle que je représente comme ceci:

[image: 02/01/1946.tif]

Là où se trouve la petite arche et l’étoile, il y a une statuette de l’Enfant Jésus à l’âge de vingt-huit ou trente mois. Il est blond, beau et porte un vêtement bleu clair couvert de petites étoiles d’or; sa main droite fait un geste de bénédiction, la gauche tient le globe. Une lampe à huile éclaire la statue.

Je suis en train de le regarder quand soudain il s’anime et prend un vrai corps. Il me sourit et me fait un signe de la main en disant: «Viens là! Viens là!» Il devient alors lumineux, extraordinairement beau. L’angle du cloître luit comme sous la lumière d’étoiles. Je m’avance un peu, en souriant avec respect. Mais je m’arrête encore trop loin et l’Enfant insiste de la voix et du geste: «Mais viens là! Près de moi!» Je vais auprès de lui. Il rit de bonheur et me demande: «Veux-tu me réchauffer par un baiser sur les pieds? J’ai tellement froid», puis il me tend l’un après l’autre ses petits pieds nus sur lesquels, pour les réchauffer, je pose non seulement un baiser mais aussi ma joue fiévreuse.

Il rit, d’un rire clair d’enfant. Puis il dit: «Je suis l’Enfant Jésus de la petite Thérèse de Lisieux. C’est ici le Carmel. Tu comprends? Je suis l’Enfant Jésus de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus.»

Maintenant que je suis tout près de lui, je le contemple, en extase. Il est si beau! Puis la lumière augmente, augmente et atteint une telle violence qu’elle m’enlève toute possibilité de voir, et tout disparaît. Il ne m’en reste que le souvenir et la paix.

1943-07-30

Jésus dit:

“Voyons aujourd’hui combien on réfléchit aux plus petits. Je dis, par la bouche d’Isaïe, faisant parler les humbles ou leur parlant:

‘Sans toi, Seigneur, notre Dieu, ils nous ont fait esclaves des maîtres; fais que nous n’ayons à nous souvenir de ton Nom que pour toi. Celui qui meurt revient à la vie; les géants ne renaissent pas: pour cela tu les visitas, tu les exterminas et tu fis disparaître toute mémoire d’eux.

Va, mon peuple, entre dans tes chambres, ferme les portes derrière toi, cache-toi un bref instant, jusqu’à ce que le dédain soit passé. Et voilà que le Seigneur sortira de sa demeure et rendra visite à l’iniquité de ceux qui sont contre lui sur terre.

Ce jour-là, le Seigneur visitera, avec sa grande épée, dure et forte, le Léviathan, serpent agile, le Léviathan, serpent tortueux.

Le Seigneur parlera à ce peuple dans une langue étrangère, avec des paroles barbares, à ce peuple à qui j’ai dit: «Mon repos est ici, redonnez des forces aux fatigués, voici mon réconfort.» Mais ils n’ont pas voulu m’écouter.

Et le Seigneur a dit: «Parce que ce peuple s’approche de moi avec la bouche et m’honore de ses lèvres, mais son cœur est loin de moi, et ils me rendent un culte avec des préceptes et des enseignements humains, pour cette raison, j’exciterai de nouveau l’admiration de ce peuple par un grand et superbe prodige; la sagesse des sages périra.»

Parce que l’oppresseur est disparu, le railleur est anéanti et ceux qui tramaient le mal sont exterminés, ceux qui faisaient pécher les hommes par la parole, qui tendaient des pièges à ceux qui les reprenaient et s’éloignaient du juste sans raison. Pour cette raison le Seigneur dit: «Jacob ne sera pas confus, son visage ne rougira pas maintenant, mais quand il verra ses enfants, œuvre de ses mains, il glorifiera mon Nom dans son sein. Et ceux qui se trompaient avec l’esprit apprendront la science et les médisants apprendront la loi.»

Ce jour-là, chacun jettera ses idoles en or et en argent que firent vos mains pour pécher, et Assur tombera par une épée qui n’est pas d’homme, et l’épée qui n’est pas d’homme le dévorera, et il fuira non devant l’épée et sa jeunesse paiera le tribut’.

La cause première du mal: être restés sans Dieu. Vous n’avez pas voulu de Dieu pour Maître, un maître bienveillant, et vous avez donc eu des maîtres qui ont rabaissé votre liberté d’hommes à la mortification d’esclaves. Comme esclaves, ils vous ont prêtés, vendus, repris; comme esclaves ils vous ont envoyés à la mort en riant et en s’engraissant de votre douleur.

Le monde se meurt de n’avoir plus Dieu pour Maître; vous, en particulier, vous vous mourez car vous n’avez pas voulu Dieu pour Maître paternel. Plaise à Dieu que maintenant vous vous tourniez vers lui!

Le salut est dans son Nom. Dans son Nom, la vie est Vie et la mort, résurrection. Celui qui vit dans le Seigneur ne meurt pas pour l’éternité. Ce sont les géants, c’est-à-dire ceux qui élèvent leur puissance hautaine de chair et de sang contre le Ciel, qui attirent les foudres de Dieu et s’écroulent pour ne plus renaître. Ils ont tout eu sur terre, car pour eux n’existait que la loi de la chair et du sang. Pour eux est donc fini le règne lumineux et éternel de l’esprit. Fini sur cette terre où ils l’ont tué de leur propre main, et fini là où il n’y a pas de limites de temps, où les âmes mortes n’entrent pas.

Quand l’heure de l’indignation sonne au Ciel et la justice en descend pour frapper, ayez pour norme la charité et la prudence. Retirez-vous au lieu de caqueter comme de jeunes poules qui voient le milan, retirez-vous au lieu de murmurer, car il ne revient qu’à Dieu de juger, et priez le Seigneur. Charité et prudence pour obtenir que le mal soit vaincu par le bien et que la paix triomphe dans les États, dans les institutions, dans les cœurs.

Pour punir, Dieu n’a pas besoin de vos conseils. Il sait quand et comment utiliser l’épée pour tuer l’éternel renaissant, le monstre qui vous séduit, lequel s’oppose à l’éternel Ressuscité qui vous a sauvés et vous sauve de son Sang; trop souvent les grands et les petits de ce monde ne l’écoutent pas, restant sourds à mes prières pleines de tristesse que vous donniez asile à l’Amour las, à votre Jésus qui souffre de son amour parfait toujours repoussé.

Oh! Si vous veniez à moi avec votre cœur, enfants si tendrement aimés de votre Dieu, Père et Frère! Vous pourriez tout arracher à mon amour si vous veniez à moi avec votre amour! Tout, car c’est pour moi une suprême douleur de ne pas pouvoir vous couvrir de dons dans cette vie et dans l’autre. Même le culte que vous me rendez a perdu beaucoup de mon signe et a assumé des formes humaines plus conformes à votre façon d’agir, lourde de lourdeur humaine.

Revenez à la Source, mes enfants, à la Source dont jaillit la Vie. Le passage des siècles ne la charge pas de vieillesse, car le temps est un instant devant mon Éternité. Lavez votre âme à la Source, plongez-y votre esprit, afin qu’ils voient. Qu’ils voient Dieu et les prodiges que j’accomplis pour soulever votre admiration, de sorte que votre esprit se dépouille du savoir des sages, science illusoire, et qu’il apprenne le savoir de moi qui suis la sagesse de Dieu.

Et pourtant, vous le voyez, mes chers enfants, ce que votre Dieu sait faire pour vous. J’ai vu l’affliction de mon peuple élu, celle que vous connaissez car elle est déjà sur vous, et celle que vous auriez connue, déjà prête dans l’ombre, et dont je me suis occupé.

Mais malheur à vous aussi si la leçon ne devait pas servir. Com­ment pourrais-je toujours accourir, voir à tout, pardonner? Comment pourrais-je le faire si vous aussi deveniez des oppresseurs? Si vous aussi deveniez des railleurs? Si vous vous éloigniez du Juste qui vous conseillerait pour votre bien et tramiez vos ruses contre lui? Il est porteur de ma Parole[1], lui et ses ministres. Et dans ma Parole se trouvent le vrai Savoir et la vraie Loi qui donnent le bien.

Faites que le visage de votre Jésus et celui de vos vrais disciples se colorent de joie. Et ils se coloreront ainsi, ce visage et ces visages, lorsqu’ils vous verront triompher sur toutes les idolâtries des sens, de l’argent, de l’orgueil qui vous ont toujours tourmentés.

Tu comprends par toi-même qui sont les ‘Assurs’. Mais je dis à tous: faites en sorte de ne pas mériter comme eux l’épée qui n’est pas d’homme. Non. Soyez bons. Votre Dieu ne veut pas vous montrer l’épée qui punit, mais il veut vous ouvrir les bras, ses bras qui ne savent qu’aimer et bénir et vous dire: ‘Venez, ô enfants, vous reposer dans la paix de votre Père’.”

Jésus dit:

“Et maintenant, après les tesselles noires et les violacées, les tesselles dorées de la mosaïque d’Isaïe.

‘Le Seigneur dit: «Voilà que je poserai comme fondation de Sion une pierre, une pierre angulaire choisie, précieuse, basée sur les fondements; que celui qui croit ne soit pas pressé.»

«Celui qui procède dans la justice et dit la vérité, celui qui abhorre le gain de la calomnie et secoue tout cadeau de ses mains, qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre parler de sang et ferme les yeux pour ne pas voir le mal, celui-là habitera un lieu très élevé, les forteresses des rochers seront sa haute demeure.»

Tourne ton regard vers Sion, tes yeux verront Jérusalem, demeure de l’abondance, tente qui ne sera jamais levée: ses pieux ne seront jamais enlevés et aucune de ses cordes ne sera brisée.

«Après s’être enivrée dans les cieux, mon épée tombera soudain sur le peuple que j’aurai condamné par jugement à la destruction...» On y rencontrera des démons (dans sa terre dévastée) etc.

Cherchez soigneusement dans le livre du Seigneur et lisez: il ne manque pas une de ces choses, et l’une n’est pas sans l’autre; car c’est lui qui commande ce qui sort de ma bouche et son esprit rassemble les choses’.

La pierre angulaire choisie et précieuse, à la base solide, sur laquelle s’élève la Sion éternelle, c’est mon Église et la morale qui découle de ma Loi, dont l’Église est la chaire. Il est vain de vouloir lui substituer une autre loi. Aucune n’est sûre et juste comme elle, car elle est dictée par un esprit divin.

Mais dans les cœurs aussi je pose une pierre angulaire sur laquelle doit se fonder votre Sion spirituelle et individuelle, et à partir de laquelle votre esprit doit se lancer dans l’ascension qui l’amène à moi, dans le royaume surnaturel pour lequel je vous ai créés et qui ne vous est pas fermé, jusqu’au moment de la mort, mais dont les portes de lumière vous sont toujours ouvertes.

Bienheureux ceux qui savent vivre dans l’esprit. Leur vie sur terre est une béatitude anticipée d’amour avec moi. Ceux-là sont ceux qui procèdent dans la justice et la vérité, qui ne cherchent pas les richesses obtenues par la fraude et l’usure, par la ruse et la calomnie, qui n’ont pas soif de vengeance et faim de vice; ceux dont les mains, les pensées et le cœur sont purs.

Les demeures du Royaume du Père leur sont réservées et, dès cette vie, la grâce du Seigneur les ceint comme d’une forteresse de rochers. Ils sont ‘en sécurité’. Seule leur volonté, si elle se pervertit, peut briser cette sécurité dont la pierre angulaire est la volonté de Dieu et la leur, la parole de Dieu et leur obéissance à la Loi.

La Jérusalem dont parle Isaïe est mon Église ici-bas, antichambre de la céleste Jérusalem. Il y a en elle une abondance, non de richesses humaines, mais de trésors divins de pardon et de savoir, comme dans la céleste Jérusalem il y a des trésors divins de béatitude.

Aucune force humaine ne pourra, tel un tourbillon, dévaster mon Église au point de la détruire. Je serai avec elle, comme un pieu et une corde. Quand l’heure viendra où la terre cessera d’exister, les anges transporteront au ciel mon Église qui ne peut périr car elle est cimentée par le Sang d’un Dieu et de ses saints.

Un peuple, dit Isaïe, sera frappé par l’épée de justice. Mais il y en aura beaucoup plus, puisque le monde a forniqué avec le démon dans beaucoup de ses parties. Et d’autres encore sont sur le point de pécher, malgré tout ce que j’ai opéré pour les garder dans le chemin de la vie. Il faut prier, prier, prier beaucoup pour empêcher de nouvelles condamnations, issues de nouvelles fornications.

Les démons... Oh! Les démons sont déjà là où je punirai. Ce sont les démons, installés en maîtres dans les cœurs, qui conduisent les nations à la mort. Et chez certains peuples, il y a peu de cœurs qui ne soient pas la demeure des démons: d’innombrables légions démoniaques qui manœuvrent d’entières nations comme des pantins. Et comment puis-je régner là où les cœurs se sont faits la demeure des enfants de Lucifer?

La parole du prophète a d’autres applications, mais j’ai voulu te la faire voir dans ses rapports avec l’heure que vous vivez et ne pas t’en dire plus pour ne pas t’abattre davantage.

Prie. Ton Dieu t’ouvrira les portes avant que tu ne connaisses l’hor­reur suprême. Pour l’instant, entre dans la demeure de son Cœur et donne-moi ton amour pour apaiser ma justice. En vérité, je te dis que mourir d’amour est la plus sanglante des morts parce qu’on souf­fre, non d’une seule chose, mais des choses de toute la création. On souffre pour l’intérêt de Dieu et du prochain. C’est la mort de ton Jésus, car, sache-le, le mot le plus juste au sujet de ma mort n’est pas flagellation, tortures, croix; c’est amour.

C’est l’amour qui a sacrifié le Fils de Dieu. L’amour pour vous. Que l’amour soit ce qui sacrifie les nouveaux rédempteurs.”

1944-04-20

Après un tel silence, la Femme bénie dit: «Tu m’as contemplée de ma naissance à ma mort. Tu as été mienne en tant que fille de Marie enfant, fille de la Reine des cieux et fille de Notre-Dame des Douleurs. J’ai voulu que tu sois mienne dans trois congrégations différentes pour que tu m’aimes toujours. Ma fille! Je suis proche de tes larmes. Abandonne-toi à moi.» J’ai entendu cela pendant que j’embrassais l’effigie de sainte Marie enfant. Aussitôt après, la lettre de sœur Isa[2] m’est arrivée.

1953-05-17

« Ma divine miséricorde avait donné l’Œuvre par miséricorde pour un nombre infini d’âmes, perdues ou en voie de perdition, laïques et même consacrées, afin qu’elles retrouvent le Salut éternel.

L’Œuvre était l’application pratique des actes de miséricorde spirituels que j’ai enseignés : “Instruire les ignorants, convertir les pécheurs…”

Ceux qui l’ont bloquée depuis des années, sans justice et sans véritable motif — ou plutôt pour une raison répréhensible —, n’ont pas compris le sens, le but, la puissance de mon don. Ils ont profondément blessé mon Cœur et se sont rendus responsables de la mort spirituelle de beaucoup de personnes et d’un grand manque de charité et de justice à ton égard.

Comme je l’ai déjà dit dans la seconde année de la Vie Publique : “Toute âme qui s’égare ou que l’on pousse à se détourner du droit chemin — or le fait de déformer pour soi ou pour d’autres ma Parole, mon Œuvre, ou d’en empêcher la diffusion est un dévoiement de ce genre — nuit à Dieu puisque des âmes se perdent. Chaque âme qui se perd est une blessure qui m’est faite, à moi, leur Dieu et Sauveur.”

Et puisque, depuis cinq ans, on ne cesse de me blesser par une action injuste contre l’Œuvre, j’ai fermé le flot de la divine sagesse que je voulais déverser sur toi, ma citerne d’amour et de grâce pour les âmes, en t’expliquant l’Apocalypse, les autres épîtres pauliniennes comme celles de Pierre, Jacques et Jude : autrement dit, toutes les lettres apostoliques. »

73.2

Ils sont arrivés au tombeau, ancien, mais bien conservé, blanchi à la chaux. Jésus s’arrête pour boire à un vieux puits tout proche.

Une femme lui offre l’eau qu’elle est venue puiser. Jésus l’interroge :

« Es-tu de Bethléem ?

– Oui, mais en ce moment, à l’époque des récoltes, je suis ici avec mon mari dans cette campagne pour m’occuper des jardins et des vergers. Et toi, tu es galiléen ?

– Je suis né à Bethléem, mais j’habite à Nazareth de Galilée.

– Persécuté, toi aussi ?

– La famille. Mais pourquoi dis-tu : “ Toi aussi ” ? Parmi les habitants de Bethléem, y a-t-il beaucoup de persécutés ?

– Tu ne le sais pas ? Quel âge as-tu ?

– Trente ans.

– Alors tu es né au moment même où … Ah, quel malheur ! Mais pourquoi est-il né ici, celui-là ?

– Qui ?

– Mais celui qui se prétendait le Sauveur. Malédiction aux imbéciles qui dans l’ivresse de la boisson ont vu des anges dans les nuages, ont entendu des voix du Ciel au milieu des bêlements des brebis et des braiments des ânes et qui, dans les nuées de l’ivresse prirent trois misérables pour les gens les plus saints de la terre. Malédiction sur eux et sur ceux qui auront cru en eux !

– Mais, avec toutes tes malédictions, tu ne m’expliques pas ce qui est arrivé. Pourquoi ces malédictions ?

– Parce que… Mais, dis-moi : où veux-tu aller ?

– A Bethléem, avec mes amis. J’y ai des intérêts. Je dois saluer de vieux amis et leur porter le salut de ma mère. Mais je voudrais d’abord apprendre bien des choses, parce que notre famille est absente depuis de nombreuses années. Nous avons quitté la ville quand j’avais quelques mois.

– Avant ce malheur, alors.

73.3

Ecoute, si tu ne dédaignes pas la maison d’un paysan, venez partager avec nous le pain et le sel, toi et tes compagnons. Nous parlerons pendant le souper et je vous logerai jusqu’au matin. La maison est petite, mais sur le sol de l’étable, il y a une bonne couche de foin. La nuit est chaude et sereine. Si tu veux, tu peux y dormir.

– Que le Seigneur d’Israël te récompense de ton hospitalité ! Je viendrai avec joie dans ta maison.

– Le pèlerin porte avec lui sa bénédiction. Allons. Je dois verser encore six amphores d’eau sur les légumes qui viennent de sortir.

– Je vais t’aider.

– Non, tu es un seigneur. Ta manière de faire me le prouve.

– Je suis un artisan, femme. Et celui-ci est un pêcheur. Ceux-ci sont judéens, fortunés et ont une situation. Pas moi. »

Il prend une amphore appuyée contre le petit muret du puits. Il l’attache et la descend.

Jean l’aide. Les autres aussi ne veulent pas être en reste. Ils demandent à la femme :

« Où est le jardin ? Montre-le-nous. Nous porterons les jarres.

– Que Dieu vous bénisse ! J’ai les reins rompus de fatigue. Venez… »

Alors, pendant que Jésus sort son broc, les trois compagnons descendent par un sentier… puis reviennent avec les deux brocs vides, les remplissent et repartent. Ils le font, non pas trois fois, mais bien une dizaine de fois. Et Judas dit en riant :

« Elle est en train de s’égosiller, à force de bénédictions. Nous donnons tant d’eau à la salade que la terre sera humide pendant au moins deux jours, et la femme ne se fatiguera pas les reins. »

Quand il revient pour la dernière fois, il dit :

« Maître, je crois cependant que nous sommes mal tombés.

– Pourquoi, Judas ?

– Parce qu’elle en veut au Messie. Je lui ai dit : “ Ne blasphème pas. Ne sais-tu pas que la plus grande grâce pour le peuple de Dieu, c’est le Messie ? Yahvé l’a promis à Jacob et après lui à tous les prophètes et justes d’Israël, et tu le hais ? ” Elle m’a répondu : “ Pas lui, mais ceux qui l’ont qualifié de Messie : des bergers ivres et de maudits devins d’Orient. ” Et puisque c’est toi…

– Peu importe. Je sais que je suis fait pour être pour beaucoup un signe d’épreuve et de contradiction. Lui as-tu dit qui je suis ?

– Non. Je ne suis pas sot. J’ai voulu préserver tes épaules et les nôtres.

– Tu as bien fait. Pas à cause des épaules, mais parce que je désire me manifester quand je le juge convenable. Allons. »

Judas le conduit au jardin.

73.4

La femme verse les trois derniers brocs et les conduit à une bâtisse ancienne au milieu du verger.

« Entrez, dit-elle, mon ma­ri est déjà à la maison. »

Ils s’avancent vers une cuisine basse et enfumée.

« Que la paix soit sur cette maison, salue Jésus.

– Qui que tu sois, que la bénédiction soit sur toi et sur les tiens. Entre ! » répond l’homme.

Et il apporte d’abord un bassin rempli d’eau pour que les quatre hommes se rafraîchissent et se lavent. Puis ils entrent tous et s’asseyent à une table grossière.

« Je vous remercie pour ma femme. Elle m’a raconté. Je n’avais jamais approché des Galiléens. On m’avait dit qu’ils étaient grossiers et querelleurs. Mais, vous, vous vous êtes montrés gentils et bons. Déjà fatigués… et tant travailler ! Vous venez de loin ?

– De Jérusalem. Ceux-ci sont judéens. Lui et moi, nous sommes de Galilée. Mais, crois-moi, homme : des bons et des mauvais, il y en a partout.

– C’est vrai. Moi, pour la première fois que je rencontre des Galiléens, je suis bien tombé. Femme, apporte à manger. Je n’ai que du pain, des légumes, des olives et du fromage. Je suis un paysan.

– Je ne suis pas un seigneur, moi non plus. Je suis menuisier.

– Toi ? Avec ces manières ? »

La femme intervient :

« Notre hôte est de Bethléem, je t’ai dit, et les siens ont été persécutés. Qui sait s’ils n’étaient pas riches et instruits comme l’étaient Josué d’Ur, Mathias, fils d’Isaac, Lévi, fils d’Abraham… pauvres malheureux !

– On ne t’a pas interrogée. Pardonnez-lui. Les femmes ba­vardent toujours plus que les moineaux, le soir.

– C’étaient des familles de Bethléem ?

– Comment ? Tu ne sais pas qui c’était, si tu es de Bethléem ?

– Nous avons fui alors que j’avais quelques mois… »

La femme, qui doit réellement être bavarde, se remet à parler :

« Il est parti avant le massacre.

– Eh ! Je le vois bien : autrement, il ne serait plus de ce monde. Tu n’y es jamais revenu ?

– Non.

73.5

– Quel grand malheur ! Tu en trouveras peu de ceux que, d’après ce que Sarah m’a dit, tu veux connaître et saluer. Beaucoup de morts, beaucoup de fugitifs, beaucoup… hélas ! Dispersés, et on n’a jamais su s’ils sont morts dans le désert ou s’ils ont péri en prison pour les punir de leur révolte. Mais était-ce une révolte ? Qui serait resté impassible en voyant égorger tant d’innocents ? Non, il n’est pas juste que Lévi et Elie soient encore vivants pendant que tant d’innocents sont morts !

– Qui sont-ils, ces deux hommes, et qu’ont-ils fait ?

– Mais… tu as au moins entendu parler du massacre ! Le massacre d’Hérode… Plus de mille bébés[3] dans la ville, un autre millier dans les campagnes. Et tous des garçons – ou plutôt à peu près tous car, dans leur furie, dans la nuit, dans la mêlée, les tueurs prirent même des petites filles, les arrachèrent de leurs berceaux, des lits de leurs mères, des maisons assiégées, et ils les transpercèrent, comme des gazelles en train de boire visées par un archer. Eh bien ! Tout cela, pourquoi ? Parce qu’un groupe de bergers qui, pour lutter contre le froid de la nuit, avaient bu à grandes gorgées une boisson, furent pris de délire et racontèrent qu’ils avaient vu des anges, entendu des chants, reçu un message… et nous dirent, à nous de Bethléem : “ Venez, adorez. Le Messie est né. ” Imagine-toi, le Messie dans une grotte !

En vérité, je dois dire que nous fûmes tous ivres, même moi, qui étais encore jeune homme, même ma femme qui n’avait que quelques années… car tous nous avons cru, et dans une pauvre femme de Galilée, nous avons voulu voir la Vierge qui enfante, celle dont ont parlé les prophètes. Mais elle était avec un grossier Galiléen. Sûrement son mari. Si elle était mariée, comment pouvait-elle être la “ Vierge ” ? Bref, nous avons cru. Cadeaux, adorations, maisons ouvertes pour les accueillir… Oh, on a bien su faire les choses. Pauvre Anne ! Elle y a perdu ses biens et la vie, et les enfants de sa fille aussi, la première, la seule à avoir été sauvée parce qu’elle avait épousé un marchand de Jérusalem, perdirent leurs biens, parce que la maison fut brûlée et tout leur domaine rasé sur ordre d’Hérode. C’est maintenant un champ inculte où paissent les troupeaux.

– Tout cela par la faute des bergers ?

– Non, par celle aussi de trois sorciers venus du royaume de Satan. Peut-être étaient-ils complices des trois… Et nous, imbéciles qui leur avons fait tant d’honneurs ! Ce pauvre chef de la synagogue ! Nous l’avons tué parce qu’il avait juré que les prophéties marquaient du sceau de la vérité les paroles des bergers et des mages…

– Tout cela est donc la faute des bergers et des mages ?

– Non, Galiléen, par notre faute aussi. A cause de notre crédulité. Il y avait si longtemps qu’on attendait le Messie ! Des siècles d’attente. Beaucoup de déceptions, les derniers temps avec les faux Messies. L’un était galiléen, comme toi, un autre s’appelait Théodas. Des menteurs ! Le Messie, eux ? Ce n’étaient que des aventuriers avides à la recherche de la fortune ! Cela aurait dû être pour nous une leçon. Au contraire…

73.6

– Et alors, pourquoi maudissez-vous tous les bergers et les mages ? Si vous jugez que, vous aussi, vous avez été des sots, vous devriez vous maudire, vous également. Mais la malédiction n’est pas permise par le commandement de l’amour. La malédiction attire la malédiction. Etes-vous certains que votre jugement est juste ? Ne pourrait-il pas être vrai que les bergers et les mages aient dit la vérité, révélée à eux par Dieu ? Pourquoi vouloir croire qu’ils ont été des menteurs ?

– Parce que les années de la prophétie n’étaient pas accomplies. Depuis, nous avons réfléchi… après que le sang qui avait rougi les vasques et les ruisseaux eut ouvert les yeux de notre intelligence.

– Est-ce que le Très-Haut n’aurait pas pu, par excès d’amour pour son peuple, anticiper la venue du Sauveur ? Sur quoi les mages basaient-ils leur affirmation ? Tu m’as dit qu’ils venaient d’orient…

– Sur leurs calculs au sujet d’une nouvelle étoile.

– Or n’est-il pas dit[4] : “ Une étoile naîtra de Jacob et un sceptre s’élèvera d’Israël ” ? Et Jacob n’est-il pas le grand patriarche et ne s’est-il pas arrêté dans cette terre de Bethléem qui lui était chère comme la prunelle de l’œil, parce que c’est là que mourut sa Rachel bien aimée ?

Et encore, n’est-il pas sorti de la bouche d’un prophète : “ Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines ” ? Isaï, le père de David, est né ici. Le surgeon sur la souche, sciée à la racine par l’usurpation des tyrans, n’est-ce pas la “ Vierge ” qui enfantera le Fils conçu non pas d’un homme – car alors elle ne serait plus vierge –, mais de la volonté de Dieu, par quoi il sera “ l’Emmanuel ”, car Fils de Dieu, il sera Dieu et, par conséquent, apportera Dieu au milieu du peuple de Dieu, comme son nom l’indique ?

Et, selon la prophétie, ne sera-t-il pas annoncé aux peuples des ténèbres, c’est-à-dire aux païens “ par une grande lu­mière ” ? Or l’étoile vue par les mages ne pourrait-elle pas être l’étoile de Jacob, la grande lumière des deux prophéties de Balaam et d’Isaïe ?

Et le massacre lui-même accompli par Hérode ne rentre-t-il pas dans les prophéties ? “ Un cri s’est élevé… C’est Rachel qui pleure ses fils. ” Il était écrit que les os de Rachel, dans son tombeau d’Ephrata, gémiraient et pleureraient à l’époque où, par le Sauveur, la récompense allait venir au peuple saint. Larmes qui se changeraient ensuite en un sourire céleste, comme l’arc-en-ciel que forment les dernières gouttes d’eau de l’orage, mais qui annonce : “ Voilà : le beau temps vous est accordé. ” »

– Tu es très instruit. Es-tu rabbi ?

– Je le suis.

– Je m’en rends bien compte. Il y a dans tes paroles lu­mière et vérité. Pourtant… Trop de blessures saignent encore sur cette terre de Bethléem pour le Messie, vrai ou faux… Je ne lui conseillerais même pas de venir ici. Cette terre le repousserait comme on repousse un bâtard à cause de qui les vrais enfants sont morts. D’ailleurs… si c’était lui… il est mort avec les autres qu’on a égorgés.

73.7

– Où habitent maintenant Lévi et Elie ?

– Tu les connais ? »

L’homme a des soupçons.

« Je ne les connais pas. Leur visage m’est inconnu, mais ce sont des malheureux et j’ai toujours pitié des malheureux. Je veux aller les trouver.

– Hum ! Tu seras le premier depuis presque six lustres. Ils sont encore bergers, au service d’un riche hérodien de Jérusalem qui s’est approprié les biens de beaucoup d’habitants qui ont été tués… Il y a toujours des profiteurs ! Tu les trouveras avec leurs troupeaux sur les hauteurs en direction d’Hébron. Mais, un conseil : ne te fais pas voir des habitants de Bethléem en train de leur parler. Tu aurais à t’en repentir. Nous les supportons parce que… parce qu’il y a l’hérodien. Sinon…

– Ah ! La haine ! Pourquoi haïr ?

– Parce que c’est juste ; ils nous ont fait du mal.

– Ils ont cru bien faire.

– Mais ils ont mal agi, alors qu’ils souffrent ! Nous devions les tuer, comme ils ont fait tuer par leur folie. Mais nous étions hébétés… et après, il y a eu l’hérodien.

– Alors sans lui, vous les auriez tués, même après le premier mouvement de vengeance, encore compréhensible ?

– Maintenant encore nous les tuerions si nous ne redoutions pas leur maître.

– Homme, je te le dis : ne hais pas. Ne désire pas le mal. Ne désire pas faire le mal. Il n’y a là aucune faute mais, même s’il y en avait, pardonne. Au nom de Dieu pardonne. Dis-le aux autres habitants de Bethléem. Quand la haine tombera de vos cœurs, le Messie viendra ; alors vous le connaîtrez, car il est vivant. Il l’était déjà quand le massacre eut lieu, je vous le dis. Ce ne fut pas par la faute des bergers et des mages, mais par la faute de Satan que ce carnage a eu lieu. Le Messie vous est né, ici. Il est venu apporter la lumière à la terre de ses pères. Fils d’une mère vierge de la race de David, c’est dans les ruines de la maison de David qu’il a ouvert au monde le fleuve des grâces éternelles, qu’il a ouvert à l’homme le chemin de la vie…

– Va-t’en, va-t’en, hors d’ici ! Tu es un partisan de ce faux Messie qui ne pouvait être que faux, puisqu’il nous a apporté le malheur, à nous de Bethléem. Tu le défends, par conséquent…

– Silence, homme, je suis judéen et j’ai des amis haut placés. Tu pourrais te repentir de cette insulte. »

Judas bondit, saisit le paysan par son vêtement, le secoue avec violence. Il bout de colère.

« Non, non, allez-vous-en ! Je ne veux pas d’ennuis ni avec les habitants de Bethléem, ni avec Rome et Hérode. Partez, maudits, si vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose dont vous vous souviendrez ! Dehors !…

– Partons, Judas. Ne réagis pas. Laissons-le sur sa rancœur. Dieu ne pénètre pas là où il y a de la haine. Partons.

– Oui, partons, mais vous me le paierez !

– Non, Judas, non. Il ne faut pas parler ainsi. Ce sont des a­veugles… Il y en aura tant sur ma route !… »

73.8

Ils sortent en suivant Simon et Jean qui sont déjà dehors et parlent avec la femme dans un coin de l’étable.

« Pardonne à mon mari, Seigneur. Je ne croyais pas faire tant de mal… Tiens. » Elle donne des œufs. « Tu les mangeras demain matin. Ils sont frais, d’aujourd’hui. Je n’ai rien d’autre… Pardon. Où vas-tu dormir ? »

– Ne t’inquiète pas. Je sais où aller. Va en paix en raison de ta bonté. Adieu. »

Ils font quelques pas en silence, puis Judas explose :

« Pourquoi ne te fais-tu pas adorer ? Pourquoi ne pas faire toucher terre à ce dégoûtant blasphémateur ? Par terre ! Terrassé, pour avoir mal agi envers toi, le Messie… Ah ! Moi, je l’aurais fait ! Les Samaritains, on les réduit en cendres par le miracle. Il n’y a que cela qui les convainc.

– Ah ! Combien de fois je l’entendrai dire ! Mais devrais-je réduire en cendres chaque personne qui pèche contre moi !… Non, Judas. Je suis venu pour créer, pas pour détruire.

– D’accord, mais en attendant, ce sont les autres qui te dé­truisent. »

Jésus ne réplique pas.

Simon demande :

« Où allons-nous maintenant, Maître ?

– Venez avec moi. Je connais un endroit.

– Mais si tu n’es jamais venu ici depuis que tu as fui, comment le connais-tu ? demande Judas, encore sous le coup de la colère.

– Je le connais. Il n’est pas beau. Mais j’y suis venu une autre fois. Ce n’est pas à Bethléem. Un peu en dehors… Allons dans cette direction. »

Jésus marche à l’avant, suivi de Simon, puis de Judas, enfin de Jean…

73.9

Dans le silence que rompt seulement le crissement des san­dales sur les graviers du sentier, on entend un sanglot.

« Qui pleure ? » demande Jésus en se retournant.

Alors Judas :

« C’est Jean. Il a eu peur.

– Non, je n’ai pas peur. J’avais déjà la main sur le coutelas que j’ai à la ceinture… mais je me suis souvenu de ton : “ Ne tue pas, pardonne. ” Tu le dis toujours…

– Dans ce cas, pourquoi pleures-tu ? demande Judas.

– Parce que je souffre de voir que le monde ne veut pas de Jésus. Il ne le reconnaît pas et ne veut pas le connaître. Quelle douleur ! Comme si on me faisait pénétrer dans le cœur des é­pines enflammées. Comme si j’avais vu piétiner ma mère et cracher au visage de mon père… Plus encore… Comme si j’avais vu les chevaux des Romains manger dans l’Arche sainte et coucher dans le Saint des Saints.

– Ne pleure pas, mon Jean. Tu le diras, cette fois et d’innombrables autres fois : “ Il était la lumière venue briller au milieu des ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont pas comprise. Il est venu dans le monde fait par lui, et le monde ne l’a pas connu. Il est venu dans sa ville, dans sa maison, et les siens ne l’ont pas reçu. ” Ah, ne pleure pas comme ça !

– Cela n’arrive pas en Galilée ! Soupire Jean.

– Alors, pas davantage en Judée, réplique Judas. Jérusalem en est la capitale et il y a trois jours qu’on t’y saluait comme Messie par des “ Hosannas ”. Ici… c’est un village de bergers grossiers, de paysans, de jardiniers… il ne faut pas se baser sur eux. Même les Galiléens, allons, ne seront pas tous bons. Du reste, Judas le faux Messie, d’où était-il ? On disait…

– Assez, Judas. Il ne faut pas se troubler. Moi, je suis calme. Soyez-le, vous aussi. Judas, viens ici. Je dois te parler. »

Judas le rejoint.

« Prends la bourse. Tu feras les courses pour demain.

– Et, pour l’instant, où logerons-nous ? »

Jésus sourit et se tait.

73.10

La nuit est descendue. La lune revêt tout de blancheur. Les rossignols chantent dans les oliviers. Un ruisseau ressemble un ruban d’argent sonore. Des prés fauchés arrive une odeur de foin : chaude, presque charnelle, pourrais-je dire. Quelques mugissements. Quelques bêlements. Et des étoiles, des étoiles, des étoiles… un semis d’étoiles sur le voile du ciel, un baldaquin de joyaux vivants sur les collines de Bethléem.

« Mais ici !… Ce sont des ruines. Où nous conduis-tu ? Ce n’est plus la ville.

– Je le sais. Viens, suis le ruisseau, derrière moi. Encore quelques pas, et puis… et puis je t’offrirai le logement du Roi d’Israël. »

Judas hausse les épaules et garde le silence.

Encore quelques pas, puis voilà un tas de maisons en ruines, des restes d’habitations… Un antre, entre deux fentes de hautes murailles.

Jésus dit :

« Avez-vous de l’amadou ? Allumez. »

Simon allume une lanterne qu’il tire de sa besace et la donne à Jésus.

« Entrez, dit le Maître, en levant la lumière, entrez. C’est la chambre de la nativité du Roi d’Israël.

– Tu te trompes, Maître ! C’est une caverne nauséabonde. Ah ! Pour moi, je n’y reste sûrement pas ! Elle me dégoûte : humide, froide, fétide, pleine de scorpions, de serpents peut-être…

– Et pourtant, mes amis : ici, la nuit du 25 du mois d’Encénie, naquit de la Vierge, Jésus le Christ, l’Emmanuel, le Verbe de Dieu fait chair pour l’amour de l’homme : moi, qui vous parle. A cette époque comme aujourd’hui, le monde fut sourd aux voix du Ciel qui s’adressaient au cœur… et il a repoussé la Mère… et ici… Non, Judas, ne détourne pas les yeux d’un air dégoûté de ces chauves-souris qui volent, de ces lézards verts, de ces toiles d’araignées. Ne relève pas avec dégoût ton beau vêtement brodé pour qu’il ne se souille pas sur le sol, couvert d’excréments d’animaux. Ces chauves-souris sont les petites-filles de celles qui furent les premiers jouets qui s’agitèrent sous les yeux du Bébé, pour lequel les anges chantaient le “ Gloria ” que les bergers entendirent, ivres de rien d’autre que d’une joie extatique, de la vraie joie. Ces lézards couleur émeraude furent les premières couleurs qui frappèrent ma pupille, les premières après la blancheur du vêtement et du visage de ma Mère. Ces toiles d’araignées for­mèrent le baldaquin de mon berceau royal. Quant à ce sol, tu peux le fouler sans dédain… il est couvert d’excréments, mais il est sanctifié par son pied à elle, la Sainte, la Grande Sainte, la Pure, l’Inviolée, la Mère de Dieu, celle qui enfanta parce qu’elle devait enfanter, qui enfanta parce que Dieu, et non pas l’homme, le lui dit et la rendit enceinte de lui-même. Elle, la Femme immaculée, l’a foulé aux pieds. Tu peux y mettre tes pas. Et que Dieu veuille que par la plante de tes pieds te monte au cœur la pureté qui émana d’elle… »

73.11

Simon s’est agenouillé. Jean va droit à la crèche et pleure, la tête appuyée sur elle. Judas est abasourdi… puis, vaincu par l’émotion et sans plus penser à son bel habit, il se jette sur le sol, saisit un pan du vêtement de Jésus, l’embrasse et se frappe la poitrine en disant :

« Ah ! Aie pitié, bon Maître, de l’aveuglement de ton serviteur ! Mon orgueil tombe… Je te vois comme tu es. Non pas le roi que je pensais, mais le Prince éternel, le Père du siècle à venir, le Roi de la paix. Pitié, mon Seigneur et mon Dieu ! Pitié !

– Oui, tu as toute ma pitié. Nous allons maintenant dormir à l’endroit où dormirent l’Enfant et la Vierge, là où Jean a pris la place de la Mère en adoration, là où Simon ressemble à mon père putatif. Ou bien, si vous préférez, je vous parlerai de cette nuit…

– Oh oui, Maître, fais-nous connaître ton épanouissement en ce monde !

– Pour qu’il soit une perle lumineuse dans nos cœurs et pour que nous puissions le redire au monde.

– Et pour vénérer ta Mère, non seulement pour avoir été ta mère, mais pour être… ah, pour être la Vierge !

C’est d’abord Judas qui a parlé, puis Simon, puis Jean là tout près de la crèche ; sur son visage, les larmes se mêlent aux sourires.

« Venez sur le foin. Ecoutez… »

Jésus leur raconte alors la nuit de sa naissance :

“ … la Mère qui était déjà sur le point d’enfanter, vint, sur l’ordre de César Auguste et sur l’avis du délégué impérial, Publius Sulpicius Quirinus, alors que Sentius Saturninus était gouverneur de la Palestine. L’avis ordonnait le recensement de tous les habitants de l’Empire. Excepté les esclaves, ils de­vaient se rendre sur leur lieu d’origine pour s’inscrire sur les registres de l’Empire. Joseph, époux de la Mère, était de la race de David, tout comme elle. Obéissant donc à cet avis, ils quittèrent Nazareth pour venir à Bethléem, berceau de la race royale. Le temps était froid… ”

Jésus continue le récit et tout cesse ainsi.


Notes

  1. Sur une copie dactylographiée, l’auteur note au bas de la page: Le saint Père parle un mois plus tard.
  2. Il est presque certain qu’il s’agit d’une sœur du collège Bianconi de Monza, où l’écrivain avait fait ses études de 1909 à 1913.
  3. Mille bébés… : Maria Valtorta écrivit sur un feuillet inséré dans le fascicule de la copie dactylographiée : “ En ce qui concerne les Innocents tués dans le massacre d’Hérode : leur nombre exact est de 32. Parmi ceux-ci, 18 furent tués dans la ville même de Bethléem et 14 dans les campagnes alentour. Parmi ces enfants, il y eut aussi 6 petites filles que les sicaires n’identifièrent pas comme telles étant donné que tous, aussi bien garçons que filles, étaient vêtus de la même façon. Ce à quoi il faut ajouter la hâte de tuer et l’obscurité de la nuit. Comme cela se produit souvent, le paysan exagère et défigure la réalité. Beaucoup de légendes fausses se sont ainsi créées en se substituant à la vérité. ” Exception faite de cette considération sur l’exagération du paysan, la note de Maria Valtorta est la retranscription, pas tout à fait textuelle et peut-être faite de mémoire, d’une note du 28 février 1947 (rapportée dans le volume des “ Cahiers de 1945 à 1950 ”) ; mais les chiffres diffèrent : 320 au lieu de 32, 188 au lieu de 18, 132 au lieu de 14, 64 au lieu de 6.
  4. n’est-il pas dit. Voir Gn 35, 15-20, Nb 24, 15-17 ; 1 S 17, 12 ; Is 7, 14 ; 9, 1 ; 11, 1 ; Jr 31, 15. Ces références bibliques, que nous avons citées selon l’ordre canonique des livres, comprennent aussi bien les expressions citées que les événements mentionnés.